2010-La toundra des caribous : En canoë à travers les Terres Stériles

2010-La toundra des cariboux : En canoë à travers les Terres Stériles

Mise à l'épreuve

 

C’est comme ca que je nommerais ce voyage, la deuxième partie de mon aventure Trans-Canada. J’attendais avec impatience le départ de  cette expédition qui m’emmènerait  à travers la toundra, ou nuls arbres ne poussent, ou le sol reste gelé toute l’année, ou d’immense troupeau de caribous vont et viennent au gré des saisons, ou les loups ont un pelage ayant pris la couleur de la neige, ou les bœufs musqués, animaux préhistoriques, subsistent encore… En un mot : l’Arctique.

Après plusieurs changements, la route que je planifiais de suivre partait de Yellowknife, fin de la première étape Trans-Canada et ma résidence depuis, et me conduirait jusqu’a Kugaaruk, petit village inuit sur la cote de l’océan arctique, aucune autre communauté en chemin. 2300 km de lacs et rivières, en passant entre-autre par le Grand Lac des Esclaves (plus grand que la Belgique), la célèbre rivière Thelon et la redoutée rivière Back.

 

Pour cette étape, mon choix s’orientait sur un kayak plutôt qu’un canoë.  Après mon voyage autour de l’archipel de Kodiak, la supériorité du kayak sur le canoë me parut évidente. Plus sur dans les eaux agitées (de nombreux rapides jalonnent la route, dont certains de classe IV et plus), plus rapide face aux vents (forts et fréquents sur la rivière Back), et d’avis personnel, plus confortable.  Malheureusement, faute d’argent, je du renoncer au kayak et récupérai mon  vieux canoë, celui avec lequel je parcouru la première étape de l’aventure Trans-Canada. Je cherchai des sponsors pouvant me fournir des repas lyophilisés, mais faute d’en trouver, je m’approvisionnai au supermarché : riz, pates, crème de blé, sucre, chocolat, arachides, fruits secs, sel. Je calculais mes repas pour 85 jours, contant beaucoup sur la pêche pour compléter  et équilibrer la ration. Les eaux du Grand Nord canadiens sont très poissonneuses. Je souhaitais également faire un film sur cette aventure et achetai une caméra vidéo. Je commandai alors un chargeur à panneaux solaire qui rechargerait les batteries de la caméra mais aussi de mes deux appareils photos. Mais le payement fut refusé, et il était trop tard pour repasser une commande. Je devais partir le plus tôt possible, c'est-à-dire dès la fonte des glaces sur le Grand Lac des Esclaves. Car ‘’là-haut’’, l’été est court. Fin Aout, la météo se dégrade, les premières gelées et les premières neiges apparaissent, il pleut et vente souvent.

Comme lors de mêmes précédentes aventures, je partirai sans moyens de communication ou autre balise de détresse. Néanmoins, après mon expérience avec les ours de kodiak et les témoignages de gens ayant rencontré des grizzlis des Barren Lands (nom donné a la toundra, qui signifie Terres Stérile), réputés agressifs, je me convainquis d’emporter une carabine.

 

Je partis le 21 Juin, sous un ciel dégagé et poussé par un fort vent du Nord. Les deux premiers jours, j’avançais bien, le vent soufflait toujours assez fort mais il avait tourné a l’Est et restait dans mon dos. Après l’avoir déjà parcouru sur plus de 700km en canoë, 750km en traineau a chiens et 200km à pieds avec des raquettes, le Grand lac des Esclaves me montrera que nous ne sommes pas amis pour autant… Au troisième jour, le vent tourna au Nord et commença alors une bataille qui devait durer 16 jours, jusqu'à ce que j’atteigne enfin la fin du lac. Je ne comptai que 2 journées sans vent, le reste du temps, sois je bataillais contre Éole, sois j’attendais sur la rive qu’il faiblisse pour pouvoir avancer ne serait-ce que quelques heures. Plusieurs fois, je me réveillai en pleine nuit, et constatant qu’il ne ventait plus, ou faiblement, je pliai le camp et partais ‘’faire du km’’, arrêtant lorsque j’étais trop fatigué ou le plus souvent lorsque le vent reprenait de l’intensité. J’eu une tendinite au poignet droit pendant une bonne semaine.  N’ayant volontairement pas emmené de montre, je voulais suivre mon horloge interne, mais après plusieurs jours à ce rythme, il m’arrivait de confondre l’aube et le crépuscule. La position du soleil me renseignait. Je fis halte dans 2 pourvoiries (camp de pêche), sur les rives du lac. Leurs accueils furent très sympathiques. Ils m’offrirent le diner, une chambre pour la nuit et le petit déjeuner. Le premier m’a même donné un supplément de nourriture : pain, confiture, orange, cacahuètes, chocolat…  

J’atteignis la cabane d’un ami, situé à une vingtaine de km avant la fin du lac, épuisé par le vent et la pluie, qui avait joint la partie depuis plusieurs jours. Dave Oleson vit ici depuis plus de 20 ans, avec sa femme et ses filles. Pilote de brousse, guide en traineau a chiens et auteur, il est un vétéran des 2 plus grandes courses de traineau a chiens au monde : L’Iditaroad et la Yukon Quest. Je l’ai rencontré lors de mon voyage en canoë de la Colombie Britannique aux Territoires du Nord-Ouest (Trans-Canada I).  Il m’offrit spontanément le gite et le couvert et me proposa de rester me reposer aussi longtemps que je le souhaiterais. Chez lui, je devais rencontrer Miriam et Quincy, un couple de Saskatchewan rencontré l’hiver précédent sur le Grand Lac des Esclaves, lors d’un raid en traineau à chiens. Nous devions continuer la route ensemble jusqu'au lac Beverly, sur la rivière Thelon.  Mais comme j’avais du retard, ils étaient déjà partis.  En revanche, je fis la connaissance de 2 pompiers norvégiens qui partaient en canoë sur la rivière Thelon. Dave alla les déposer en hydravion le jour même. Puis 2 autres canoéistes vinrent, des américains. L’un d’eux, Rob, est un habitué  des Barren Land. Il a passé 15 été sur la rivière Back et son affluent la rivière Baillie. Il a même tourné un film lors de sa première descente en solo de la Back, pour la télévision américaine. Le lendemain, ils s’envolèrent pour la rivière Baillie, pour un voyage de 3 semaines jusqu'à la rivière Back. Je me décidai à reprendre ma route, après 2 jours et 1 nuit de repos, mais comme le vent soulevais encore de grosses vagues, Dave me proposa de m’emmener en bateau a moteur jusqu'à la fin de la baie McLeod. Mon objectif est de réaliser la traversée du Canada sans moyens motorisés, mais comme j’ai déjà atteins la fin du Grand Lac des Esclaves lors de l’expé  Trans-Canada I, l’expé  Trans-Canada II ne commencera réellement qu’au chemin de portage Pike. J’acceptai donc l’offre, et au soir du 5 Juillet, je fus déposé a la fin de la baie McLeod, 17km plus loin. Je fis le portage à travers la péninsule de Reliance, qui me séparait de la baie Charlton, portage court (un petit km) mais pas facile, il n’a pas de sentier, le sous bois est assez dense et le sol est parfois marécageux. Je pensais pouvoir faire les portages en seulement 3 voyages, mais au premier tour, chargé comme un mulet, je cru que mon cœur allait sortir de ma poitrine, je soufflais comme un asthmatique et transpirais comme une fontaine.  Je me rendis à l’évidence : Il me faudra faire 5 voyages pour porter la totalité de mes affaires. Le canoë est particulièrement lourd et difficile à porter. Il me détruit les épaules. Je me décidai alors à le haler au sol, sa coque en Royalex est de toute façon quasi indestructible. Je finis le portage au milieu de la nuit, traversais la baie et montais la tente sur une plage de sable.

Au lendemain, je rejoignis rapidement le chemin de portage Pike, sentier historique emprunté depuis des siècles par les indiens, et par les premiers explorateurs blancs : Franklin, Back, hearne… Ce chemin permet d’accéder aux Barren Lands. S’étendant sur 35 km, il est une succession de sentiers et de lacs (6 au total). Il début par un sentier long de 5 km. Au départ, inscrit sur le sol avec des branchettes, était écrit : ‘’Go Vince’’.  Message d’encouragement laissé par Miriam et Quincy, qui me précédents de 4 jours.  Je décidais de le faire en deux fois. Je portais donc toutes mes affaires a mi-chemin, puis, fatigué, je décidais que j’en avais assez fais pour la journée. J’allumai un feu, fis cuire du riz et bouillir du thé.  Après m’être reposé pendant une bonne heure, je me sentis d’attaque pour entamer la deuxième partie. Elle sembla plus facile, moins de dénivelé je pense.  Au soir, je bivouaquais au bord du premier lac, ayant terminé la première et plus difficile partie du portage Pike, après avoir parcouru un total de 45 km! (4 aller-retour et 1 aller simple). Le jour suivant fut excellent. Le soleil était de retour et le ciel était enfin redevenu bleu. Le paysage est magnifique, les arbres disparaissent progressivement pour laisser place a la toundra. Malgré tout, je déchirai ma veste moustiquaire dans les branches et du la recoudre. Avec le retour du soleil, les moustiques sont plus excités, difficile de les tenir à distance!  

Je terminai le chemin de portage Pike le lendemain en milieu de journée, et débouchai alors sur le lac Artillery. Sa rive droite est dénudée d’arbres  alors que la gauche est encore très boisée. Je pêchai deux belles truites et trouvai le crane d’un caribou encore couronné de ses bois. Je le fixais a l’avant du canoë et baptisai enfin celui-ci : Cariboo. Ainsi décoré et baptisé, les esprits de la toundra devraient nous laisser passé! Les moustiques sont infernaux, et dès lors, et presque jusqu’a la fin du voyage, je du me résigner à passer mon temps de repos sous la tente. Relaxer sur une plage ou aller randonné dans la toundra signifiait subir les attaques incessantes de ses suceurs de sang. Heureusement, lorsque j’étais à pagayer, ils me fichaient la paix, ils ne semblent pas apprécier d’être au dessus de l’eau, loin de la terre. La ‘’malédiction des grands lacs’’ fit son retour le lendemain. Ciel gris, pluie et vent me rendirent la journée difficile. J’atteignis néanmoins l’embouchure de la petite rivière Trout. Je devais alors remonter celle-ci pour rejoindre la rivière Thelon. Mais la, surprise : la rivière était presque a sec. Sous la tente, les cartes étalées devant moi, j’étudiais mes options :

  • Option 1 : Portager la rivière Trout, et continuer ma route comme prévue. Mais ce portage me mettra en retard sur mon programme (surtout que je le suis déjà a cause du Grand Lac des Esclaves). Et l’idée de portager une rivière de près de 50 km de m’enchante guère…
  • Option 2 : Monter plus au Nord et rattraper la rivière Hanbury, qui me conduira jusqu'à la rivière Thelon. Cette rivière n’a pas la réputation d’être très jolie, mais elle a encore des arbres, ce qui me permettrait d’économiser sur ma réserve de fuel pour cuisiner, et en récupérant la Thelon, je peux atteindre le village de Baker Lake en cas de problème.
  • Option 3 : Monter encore plus au Nord  pour rejoindre la rivière Back ‘’a sa source’’. Cette option raccourcirait mon voyage de 500km, ce qui me permettrait de rattraper mon retard, et elle offre un beau défi : descendre en totalité la rivière Back, réputée comme la plus difficile des rivières de l’arctique canadien.

C’est cette dernière option que je choisis. Le beau temps revint et au bout du lac Artillery, je remontai la rivière Lockhart. Le courant n’était pas très fort, et l’eau peu profonde. De petits rapides me forcèrent à descendre et tirer le canoë à la main. Je bivouaquai a mi-chemin de la rivière, au pied d’un camp de pêche a l’abandon. La curiosité m’emmena faire la visite des lieux. Je trouvai une cabane ou était entreposé de la nourriture : des boites de conserves de thon et de fèves au lard, du sucre, de la farine, des pates, des bocaux de confitures, des céréales, des pots de miel, des sachets de pépites de chocolats, des bouteilles d’huile… Des souris en avaient fait leur garde-manger. Elles en avaient probablement assez pour le reste de leur vie. Désireux de varier mes rations, je pris quelques boites de fèves et de thon, de la confiture, du miel et des pépites de chocolat. J’emportai également de quoi me cuisiner des biscuits au chocolat pour le diner. Je mélangeai de la farine, de la levure, des pépites de chocolats, des raisins secs, de l’huile et de l’eau, trouva du bois au alentour du camp et dénichera une grande poêle et un saladier dans la cuisine. Je m’en remplis le ventre, quel délice! Il m’en restait même pour le lendemain. Après la rivière Lockhart, je continuai sur le lac Ptarmigan, au paysage plat et désolé, sous une chaleur écrasante. Rien ne bouge, tout semble figé. Désertique. Les moustiques cherchent l’ombre eux aussi. Seul un centaure aquatique progresse lentement sur le lac d’huile. Mais le centaure attrapa deux beaux coups de soleil sur les cuisses…

 

J’ai attrapé des truites à nouveau et ai mis les filets à sécher. Moyen économique de conserver et de manger le poisson, car depuis qu’il n’y a plus d’arbre, je cuisine avec mon réchaud a fuel. Malgré les chaleurs de ces derniers jours, je vois toujours des plaques de neige sur les rives. L’eau reste glaciale. Après Ptarmigan, ce fut le lac Clinton-Golden, un peu plus vallonné, puis le jolie lac Aylmer, vallonné et sableux. Je vis mon premier bœuf musqué sur ses rives. Il s’enfuit a ma vue. Je n’ai pas été très chanceux avec la faune jusqu'à maintenant, je n’ai vu que des empreintes de loups, d’ours et de caribous. La vue de ce bœuf me console un peu. Après un court portage a l’extrémité Nord du lac Aylmer, je me trouvai enfin sur la rivière back, a la sortie du lac Sussex. Mon excitation se calma rapidement, le niveau d’eau était très bas, trop bas pour pagayer. Ma première journée sur la Back se passa donc à tirer le canoë sur les rochers, avec de l’eau parfois jusqu'à la taille. Je ne progressai que de 20 km seulement, alors que je descends une rivière! Il a fait chaud même si une brume a couvert le soleil toute la journée. Les moustiques ne m’ont pas lâché. Je campai sur la rive du lac Muskox, une autre rivière qui se déverse dans le lac était encore complètement gelée, long serpent blanc au milieu d’une toundra de rocaille grise. Le paysage est laid, minéral, sans couleur.

La suite fut totalement différente. Il y avait désormais assez d’eau pour pagayer, mais la rivière était truffée de rapides. Je ne fis aucun portage, les franchissant tous, sois a la corde marchant le long de la rive, sois a la pagaie, serrant les fesses, l’estomac noué par la peur de voir le canoë se retourner et perdre toutes mes affaires et ma nourriture. Il me fallait apprendre sur le tas à devenir un canoéiste d’eaux vives, et rapidement. Mes cartes au 1.000.000/1 n’étaient pas des plus précises, et la plupart des rapides n’y étaient pas notés. Au 5ème jour, je frôlai la catastrophe. Je franchissais un rapide un peu gros, je n’ai pu éviter un rocher qui a percuté le canoë en-dessous, le fit basculer et le maintenait dans cette dangereuse posture. L’eau s’y engouffrait. J’ai pu le redresser en contrebalançant avec mon poids et ne pu accoster qu’une fois sorti des rapides. Cette même journée, j’ai vu mon premier loup arctique. Il a certainement confondue le canoë avec un caribou, a cause des bois a l’avant. Il courut le long de la berge, me dépassa, puis sauta a l’eau et nagea jusqu'à se trouver en face du canoë. Il attendait que je me jette dans la gueule du loup. Je ne fus en aucun cas inquiet. Il fera demi-tour lorsque qu’il s’apercevra de son erreur. Ce qu’il fit. Le vent lui a apporté mon odeur et j’imagine qu’il a pensé ce caribou-la avarié.

 

Après un mois, jour pour jour, j’arrivai au seul rapide qui me força à faire un portage. Situé a la fin du lac Beechey, c’est un gros et long rapide, impossible à corder. Les mouches noires, petites bestioles coriaces qui mordent et arrachent des bouts de peaux, envahissent les lieux. Elles semblent apprécier la proximité des rapides. Je fis une grosse erreur de camper la… Ces mouches sont pires que les moustiques, elles s’insinuent partout : dans la nourriture, sous la tente, dans les oreilles, les yeux… A devenir dingue. Et en plus elles sont beaucoup plus résistantes au spray anti-moustique.  Au lendemain, je parcouru une des plus belles sections de la rivière Back. Elle était étroite et sinuait entre des collines de sable. J’aperçu quelques caribous. Les mouches noires disparurent, les moustiques étaient de retour.  J’ai a nouveau évité la catastrophe lorsque un jour je franchissais un gros rapide a la corde. Celle-ci se cassa, je tombai à la renverse dans l’eau et vis le canoë partir dans le rapide. Je m’attendais à tout moment à le voir se retourner. Il en sorti indemne mais il continuait sa route, entrainé par le courant. Je courais aussi vite que je pouvais, soufflant comme une forge et me cassant la gueule à plusieurs reprises dans les rochers instables de la rive… Le courant a finalement repoussé le canoë au rivage, ou je l’ai récupéré, les genoux en sang mais chanceux.   

Au fur et a mesure, la rivière s’élargissait et devenait plus ennuyeuse. Au moins le paysage était-il plus plaisant qu’au tout début de la Back, plus ouvert et moins pierreux. Un matin, je m’aperçu qu’un loup était en train de dévorer une carcasse de caribou, a l’abri dans un taillis, a seulement une 30ène de mètre de la tente. Je pris de nombreuses photos de lui, il ne me montra aucun signe d’agressivité, prenant ses distances lorsque j’étais trop prés. J’arrivai dans une zone ou la rivière s’étalait sur des centaines de mètres de large, traversant un véritable désert de sable. Les hauts-fonds sont fréquents et il n’est pas facile de trouver sa route sans s’échouer. Après cette traversée du désert, la rivière redevint étroite et serpentait dans un canyon, véritable piège si j’avais rencontré de gros rapide. A la sortie, je grimpai en haut d’une colline pour prendre des photos et au retour, je me surpris à courir. Mes jambes me le demandaient. Je m’imaginais un loup, courant sur son domaine de toundra, non pas pourchassant un caribou mais juste pour le plaisir de courir, de se sentir libre. Ce jour-la, je parcouru la plus grande distance journalière de ce voyage : 72 km.

Après avoir a nouveau traversé un désert, j’arrivai au lac Pelly, a mi-chemin de la rivière Back. Le vent soufflait. En fin de matinée, je m’apprêtais à accoster lorsque j’aperçu 2 silhouettes sur la rive.  J’étais sur que c’était les 2 américains, même si j’étais surpris qu’ils ne soient pas plus loin. C’était eux. Dave devait venir les chercher le lendemain. Leur voyage était fini. Le soir, Rob nous cuisina un délicieux plat de pates très bien assaisonné, accompagné de fromage et de pain aux raisins. Avant de partir, ils me donnèrent le reste de leur nourriture : parmesan, sauce tomate, raisins secs, thon… Rob m’appris que cette année, le niveau d’eau était plus haut que d’habitude, ce qui rend la plupart des rapides plus facile a franchir, et l’été serait plus froid, ce qui expliquerait pourquoi les mouches noires ne sont  pas partout. C’est donc une excellente année pour moi.

 

Un vent de 20 à 25 km/h me cloua sur place pendant une journée. Au lendemain, je passai 2 cabanes en ruine. La première était un ancien camp de chasse. Sur les murs, de précédentes expéditions de canoéistes y ont laissé leurs noms. Je trouve le message laissé par les 4 français (L’Odyssée canadienne) qui ont réalisé un parcours similaire, de Reliance à Kugaaruk par la rivière Baillie entre-autre. Ils étaient la un 9 Juillet. Ils ont donc mis 26 jours de Reliance jusqu’ici (21 pour moi), et 27 jours pour atteindre le village (22 pour moi). La deuxième cabane, située sur une ile de sable, avait été la demeure d’un missionnaire, il y a plus de 50 ans. Il vivait ici avec une communauté de 75 Inuits. Mais un hiver de famine, il disparut mystérieusement… Il serait passé à travers la glace, racontèrent les Inuits à la Police Montée. Mais le doute persiste encore.  La journée du lendemain fut orageuse. Les moustiques et les moucherons m’ont agacé toute la matinée, mais les averses ont mitraillées tous les clandestins a bord de mon navire. Je trouvai un bel endroit pour camper, dans une petite baie a l’abri d’une immense dune de sable. La place n’a pas été belle pour tout le monde : il y a 3 carcasses de caribous sur la plage, et de nombreuses empreintes de loups. Vers la fin des lacs situés au milieu de la Back, je repérai une vache musquée accompagnée de 2 veaux. J’accostai, et lentement je m’approchais d’eux, face au vent. Puis je me mis à ramper, m’arrêtant si l’un deux tournait sa tête dans ma direction. Je voulais m’approcher au plus près pour prendre de belles photos. Les bœufs musqués n’ont pas une bonne réputation, ils peuvent charger. Celui que j’ai vu sur le lac Aylmer s’est enfuit a ma vue, mais cette fois, c’est une mère accompagnée de ses petits. Je ne sais pas quelle sera sa réaction. Je continue à approcher, un des veaux m’aperçoit. Il devient nerveux, mais comme sa mère reste calme, il se calme à son tour. Sa curiosité le pousse alors à s’approcher. La vache remarque son comportement anormal et me voit enfin. Elle est en alerte, ma tenue anti-moustique blanche me fait certainement passer pour un loup. Les veaux se pressent contre elle. Ils me contournent et flaire alors mon odeur. C’est la débandade. Ils s’enfuient au triple galop.

Après l’ennuyante monotonie des lacs, je retrouve la rivière et ses rapides. Il y en a a gogo, et des gros.  Je me débrouille pour les passer sans portage, soit à la pagaie, soit à la corde. Vais-je réussir à renouveler la performance des 4 français qui n’ont fait aucun portage entre la confluence Baillie/Back et Chantrey Inlet (embouchure de la Back)? Les mouches noires sont partout. Ce qui me confirme qu’elles apprécient la proximité des rapides. Lorsque je me glisse sous la tente, aussi vite que je peux, elles entrent par dizaines avec moi. Je les écrase une par une, puis j’en retire encore une 20ène tombé dans mon plat de pates…  Le paysage est vraiment joli, la deuxième partie de la Back est plus beau que sa première partie. Mais il y a plus de rapides. J’ai remarqué que les mouches sont nettement moins agitées lorsque le soleil se couche, vers 9h. Désormais, j’arrêterai donc vers 7h30/8h du soir, ramant 12h par jour. Je vois des caribous presque tout les jours, souvent solitaire. Lors d’une journée de repos forcé à cause du vent trop fort, je pris conscience de l’état de crasse dans lequel je me trouvais. Si je me gratte quelque part, des morceaux tombent… Seulement je dois attendre qu’il fasse beau pour être capable d’aller dans l’eau glaciale, mais alors je me fais dévorer vivant par les bestioles. Et si j’utiliserais du savon, ca les exciterait encore plus!

Je franchie le cercle polaire le 3 Aout. Le temps se dégrade un peu. Parfois il fait frais, pluvieux et venteux, j’enfile alors mes bottes fourrées et mon bonnet, parfois il fait si chaud que je suis torse nue sous la veste moustiquaire. Les deux jours suivants, un fort vent avec des rafales à plus de 35km m’empêche de progresser. Les arceaux de la tente plient, je l’ancre du mieux que je peux. La rivière écume, les nuages passent à grande vitesse. Venant du Nord, le vent est glacial, il fait 5c. Je passe la première journée à dormir et manger. Ma tete était à mes prochaines expéditions: la traversée de l’Arctique canadien en traineau a chiens cet hiver (expé Trans-Canada III), la traversée de l’Australie en dromadaire, voyage en Amérique du Sud a cheval, le Pole Nord…  Le deuxième jour, je partis faire de la randonnée. A cause du vent, les moustiques ont disparut. Un tas de cailloux attira mon attention. Haut d’un bon mètre et long de presque 3, la disposition des pierres montrait qu’il avait été fait de mains d’homme. L’intérieur était partiellement vide, je pense que c’était une cache de nourriture, comme les Inuits avaient l’habitude d’en faire. Une relique. Ensuite  j’allai jusqu’au prochain rapide, histoire de voir de quoi il avait l’air. Facile. Au retour, je tombai sur 2 males caribous, a proximité de la tente. Je décidai alors de tuer l’un deux, pour la viande, mais aussi parce que je pensais que ca faisais partie de cette aventure. Je récupérai la carabine sous la tente et alla a la chasse. Je suis un ancien tireur de précision de l’armée française, pourtant il m’a fallu les 20 balles pour pouvoir tuer l’un des caribous, ne le touchant que 3 fois. C’était une carabine de courte portée, et ne l’ayant jamais testé, je ne savais pas comment elle tirait. Ce qui est sur, c’est qu’elle ne tirait pas droit… Je pris les deux cuisses, laissant le reste aux loups. Je consommai l’une fraiche, conservée dans un sac de tissu sur le fond frais du canoë. L’autre fut découpée en petits morceaux mis à sécher. La viande fraiche était tendre et délicieuse; séchée, elle avait un fort gout qui ne me déplaisait pas. Après coup, je regrettais d’avoir tué cet animal. Je ne suis pas un chasseur, je peux facilement tuer un poisson ou un oiseau, mais un mammifère, c’est différent. Et de plus, je n’en avais pas réellement besoin, je n’étais pas en survie. Comme pour me punir, j’eu un trauma sonore a l’oreille droite. Elle bourdonna pendant presque une semaine.

Après avoir franchis le dernier rapide de la rivière Back, je passai la nuit dans une pourvoirie abandonnée, depuis 20 ans semblerait-il. Les locaux semblent être encore utilisés, probablement par les villageois de Gjoa Haven, qui viennent ici pour pêcher durant l’été et chasser en hiver. Le 7 Aout, je terminai officiellement la rivière Back, sous un soleil radieux. Je me félicitais d’avoir réussi à ne faire qu’un seul portage (aucun entre la confluence Baillie/Back et l’embouchure de la Back, égalant alors les 4 français, kayakistes expérimentés en eaux-vives). Je commençais alors la remontée de la rivière Hayes. Des hauts-fonds sableux m’obligeaient à de nombreux va-et-vient entre la rive gauche et droite, doublant la distance parcourut. Heureusement le courant était faible et me permettait de progresser 30 a 40 km/jours. Le soir du premier bivouac, il y avait un étrange bruit venant de l’autre rive. Je n’arrivais par à deviner ce que c’était. On aurait dit les draps que l’on secouait (très fort!). Le lendemain, le mystère fut  dévoilé. C’était des falaises de permafrost qui dégelaient et faisaient tomber des morceaux dans la boue de la rive. Les premiers 80 km de la rivière Hayes sont magnifiques. La plus belle partie de tout ce voyage. Les rives sont bordées par de grandes collines de limon blanc, semblable a du roc, des eskers (collines de sable) et une toundra verte. J’aperçu des groupes de bœufs musqués, des caribous et tombai nez-a -nez avec un glouton. Il dormait, roulé en boule près du rivage. J’imaginais un animal mort mais lançai a toute hasard un ‘’héo!’’, et une tete émergea. Surpris, nous nous dévisageâmes pendant quelques secondes avant que je réagisse et attrapai mon appareil photo. Il s’enfuit a une trentaine de mètres d’abord, se retourna, me regarda a nouveau puis disparut. C’est la première fois que j’en voyais un à l’état sauvage, et si proche!

Après sa bifurcation vers le Sud-est, la rivière change. Elle est moins jolie, le paysage plus minéral. Elle est également plus étroite, le courant devient donc plus fort. De nombreux rapides m’obligèrent à passer la majeure partie de la troisième journée (sur la Hayes) à marcher dans l’eau en halant le canoë. Mais a la fin de la journée, la toundra m’offrit un grand spectacle : des centaines de caribous s’étaient rassemblé et commençaient leur migration vers le Sud. Ils traversaient la rivière juste au dessus des rapides et certains (des femelles et leurs petits) furent emportés. De nouveaux caribous arrivaient continuellement du Nord, et envahissaient les collines, semblables à des fourmis. Lorsque je partis me coucher, il en arrivait encore. Mais le lendemain matin, la toundra était redevenue déserte. Après la Hayes, je devais continuer en remontant un de ses affluents, une petite rivière sans nom. Il m’a fallu 2 jours pour parcourir les 15 premiers km et atteindre un lac. 2 jours à marcher, de l’eau parfois jusqu’au cou, en tirant et poussant le canoë par-dessus des rapides sans fin, glissant sur les rochers vermoulu couvrant le fond de la rivière. Exténuant. L’eau était très froide, mais heureusement, le soleil était la pour me réchauffer. J’eus a nouveau une grande décision à prendre quant a l’itinéraire de l’expédition. En effet, après le lac, la rivière n’a plus assez d’eau pour me permettre de continuer en canoë. Il n’y a que des petits filets entre les rochers. J’ai à nouveau 3 options :

  • Option 1 : Redescendre la rivière Hayes jusqu’au Chantrey Inlet, puis rejoindre le village de Gjoa Haven, mais pour ça, je devrais traverser la mer deux fois, sur 20 puis 15 km. En canoë ouvert et seul, c’est très risqué.
  • Option 2 : Faire les 35 km de portage jusqu’au lac Darby, soit avec 4 voyages (3 allers-retours et 1 aller simple), la distance de 245 km! Sans assurance que les 55 km de la rivière Cold, entre le lac Darby et la rivière Harrowsmith, aient assez d’eau.
  • Option 3 : Prendre l’essentiel dans mon sac-a-dos et partir rejoindre Kugaaruk a pied, 205 km sur la carte.

Après tout ces efforts, et être si près du but, je ne veux pas faire demi-tour. Et si je dois marcher plus de 200km, autant être a Kugaaruk a la fin, et non seulement 35km plus loin. Je passais une journée de repos, préparant mes rations pour 7 jours et faisant le trie sur ce que je prends et ce que je laisse. Le temps s’est dégradé, il plut et venta toute la journée. Le lendemain également. Je chargeai mes affaires dans 2 sacs étanches, ficelés sur la claie de portage, enduis mes chaussures de randonnée avec le reste d’huile végétale pour les rendre imperméable,  puis brulai tout le reste, ne voulant pas laisser de détritus derrière moi. Seul le canoë, les pagaies et le reste de fuel ont échappé au brasier. Je fis donc mes adieux à Cariboo, avec qui j’aurai parcouru près de 4000km, et m’élançai a travers la toundra. Après 10h de marche sur un terrain rocailleux et sous la bruine intermittente, je progressai d’un petit 30km. Au matin, la neige recouvrait le sol. On était seulement le 15 Aout. Malgré les températures fraiches, entre 5 et 10 degrés, elle fondit rapidement. La pluie cessa mais le ciel restait gris et le vent du Nord permanent. A chaque pause, j’ôtais mes chaussures pour faire sécher mes pieds et mes chaussettes, évitent ainsi les ampoules. Le terrain devint plus plat et moins rocailleux. Je marchais 11h et couvris 33km. J’atteignis la rivière Arrowsmith le lendemain soir, après avoir passé plusieurs heures à travers une zone de limon gris, aussi dur que du béton. Il a plut a nouveau, et mes chaussures commencent à être humides. J’ai une ampoule à chaque pied. 36km supplémentaire après 12h de marche. J’entrepris la traversée de la rivière au petit matin. Par chance, j’étais tombé sur un endroit ou elle était peu profonde et ni très large. Il y avait un rapide, le courant était assez fort. J’enlevai mon pantalon, enfilai mes baskets (gardées juste pour cette occasion) et m’enfonçai dans l’eau glaciale. Mes pieds glissaient sur les rochers, le courant me poussaient et me déséquilibrait, l’eau arrivait a ma taille. Après avoir passé la moitié de la rivière, mes jambes étaient gelées et devenaient trop faible pour me supporter. Je chutai 3 fois et luttai pour atteindre la rive le plus vite possible. Il n’y avait pas de soleil pour me réchauffer, toujours un ciel gris, de la pluie et un vent du Nord.  Je me séchai rapidement, renfilai mon pantalon et mes chaussures de randonnées et repris la marche, meilleur façon de me réchauffer. Je traversai des petites montagnes, et me suis stupidement trompé de direction. Résultat : 4h de marche pour rien. 4h a grimper des collines abruptes, à traverser des vallées marécageuses, a porter ce lourd sac. J’étais furieux contre moi. Je marchai à nouveau 12h mais couvris donc seulement 24km. La nourriture devint une obsession, j’y pensais à longueur de journée. Pour minimiser le poids du sac, mes rations étaient au minimum, elles ne couvraient pas mes dépenses énergétiques quotidiennes. J’avais faim.

 La journée du 18 Aout fut pire. Il pleuvait toute la journée, mes chaussures étaient complètement trempées, et je progressais principalement a travers des zones marécageuse. Une petite vallée était couverte de jalons et un hélicoptère est passé 4 fois, sans me voir.  Un camp d’exploration minière devait donc se trouver dans les parages. Je couvris un nouveau 30km et avais la mer en vue. Au matin, je constatai l’état lamentable de mes pieds endoloris. A macérer dans des chaussures trempées, la peau était devenu plus tendre et de grosses ampoules étaient apparues aux talons et aux orteils. Le dessous de la plupart des ongles était rouge sang. J’étais a seulement 42km de Kugaaruk. Même avec les pieds dans cet état, je pouvais y arriver, il n’y avait pas de doute. Je me préparais donc pour une nouvelle et douloureuse journée de marche lorsque j’entendis l’hélicoptère arriver. Je sortis de la tente. A cause des nuages bas, il volait a très basses altitude, et arrivais droit sur moi. Je tentai ma chance et agitai mon pantalon Goretex rouge au dessus de ma tête. Il m’aperçu, tourna autour de moi et vint se poser a une quinzaine de mètres de la tente. L’aventure Trans-Canada II prenait fin. Ils m’emmenèrent dans leur camp d’exploration, ou je reçu un chaleureux accueil et me servir un petit déjeuner royal : œufs, bacons, saucisses, patates, jus de fruits, biscuits, gâteaux… Ils me posaient pleins de questions, curieux et impressionnés par mon périple. Le gérant me proposa de rester ici quelques jours, me reposer, manger et me laver. Mais je déclinai l’offre, un hélicoptère devait se rendre a Kugaaruk dans l’après midi et je voulais profiter de l’occasion pour m’y rendre. Dans l’appareil, 2 gars travaillant au camp et habitant au village m’introduisirent à la communauté. Je trouvai une place où rester, allai en bateau accompagner des locaux a la chasse a la baleine (nous n’en vîmes aucunes) et rencontrai ceux qui procédaient encore des chiens de traineaux. Je réservais 8 chiens, et promis d’être de retour en Janvier, pour continuer et terminer mon aventure Trans-Canada. Après une semaine au village, je pris l’avion et fus de retour a Yellowknife, ou je repris le travail et prépare maintenant l’expédition de cette hiver.

Comme je l’ai dis tout au début, l’objectif de l’aventure Trans-Canada est la traversée du pays sans moyen motorisé. J’ai donc triché en parcourant les 40 derniers km en hélicoptère. Pour réparer la faute, je me rendrais a l’endroit de mon dernier bivouac, en traineau à chiens, avant de continuer a travers l’arctique. Je ne regrette pas d’avoir eu ce coup de pouce. Ça m’a évité 40 km de marche douloureuse, mais surtout, ça m’a permis de faire la connaissance de gens qui m’ont introduit au village et faciliter les rencontres. Ceux qui sont déjà allé dans une communauté autochtone savent que ce n’est pas facile.  

Cette expédition fut donc une véritable mise à l’épreuve. C’était l’aventure la plus difficile que j’ai réalisé jusqu'à maintenant. J’ai connu la faim, la peur (des rapides), la solitude, l’ennui, l’épuisement. Mais au lieu de me faire abandonner l’envie de nouvelles aventures, elle m’a conforté dans le choix de ce type de vie. Je veux devenir ‘’aventurier professionnel’’. Réaliser de belles expéditions, avec l’aide de sponsors, et en ramener des livres, des photos et des films, pour les partager avec le grand public.