2007 - A la rencontre de l'ours noir, en canoe dans la forêt boréale
Une découverte
Il fait nuit et je marche seul dans le sous-bois. Je suis trempé, je ne porte qu’une chemise déchirée, un short et une seule sandale, au pied gauche. J’ai besoin d’aide et dois rejoindre le village situé à quelques heures de là. Mon rêve s’effondre dès le premier jour…
Faux départ
8 Mai 2007, j’atterris à l’aéroport de Vancouver. Mon objectif : traverser le Canada du sud jusqu’à l’extrême nord, en canoë puis en traineaux à chiens, en un an, seul, sans assistance ni sponsors. Un projet ambitieux compte tenu de mon inexpérience en canoë (2 semaines au Québec 2 années auparavant) et en traineau à chiens (3 mois l’hiver précédent au camp Arktika, en Laponie finlandaise). Mais je suis motivé, car cette expédition devrait me permettre d’être plus crédible pour la recherche de sponsors pour mon grand projet : faire le tour du monde sans moyens motorisés, seul et sans assistance, et passant par les endroits les plus reculés de la Terre.
A Vancouver, David Middleton, commerçant en canoë-kayak, m’aide à dénicher un bon canoë d’occasion en royalex. Pour me rendre à mon point de départ, qui est le lac Williston, situé au centre de la Colombie Britannique, je dois prendre le train, puis faire appel à un transporteur routier pour les derniers 100 km.
On est le 5 juin, je suis sur une petite plage au bord du lac Morphee, près du village de Mackenzie. Mon canoë est chargé. J’attends que la pluie cesse. Je donne les premiers coups de pagaies en fin d’après midi, ça y est ! L’expédition commence enfin ! Pour atteindre le lac Williston, je dois longer le petit lac Morphee puis descendre la rivière du même nom. 10 km tout au plus. Ce soir, je devrais camper sur les rives du Williston. La rivière est paisible et serpente dans le sous-bois. J’aperçois mes premiers élans : une mère et son veau ! Mais très vite, la rivière de transforme en un furieux torrent, gonflée par les eaux de ruissellement dû à la pluie. La végétation est plus dense et m’oblige à baisser la tête, et de nombreux troncs sont couchés en travers de la rivière. Le courant plaque le canoë contre l’un d’eux, je chavire, une fois, puis deux, puis une troisième fois. A chaque fois, le courant cherche à m’entrainer sous le canoë, mais au prix de gros efforts j’arrive à atteindre la berge et à le ramener. A la troisième fois, je perds la quasi-totalité de mes bagages, entrainés par le courant… La nuit arrive, je dois retourner au village…
C’est parti !
10 Juin. La chance a tournée. Me voici sur les rives du lac Williston, avec mon canoë, prêt à repartir! Alors que je n’y croyais plus, j’ai eu la chance de rencontrer Christie, Peter, Jim et Cynthia, qui m’ont aidé à récupérer le canoë et une bonne partie de mes affaires. Merci beaucoup !
Me voici donc enfin à pagayer gaiement, faisant route vers le Nord, vers l’Arctique ! Le lac Williston est magnifique, des eaux turquoise (et glacées !) ceint de montagnes aux cimes encore enneigées. Très sauvage, je ne rencontrais personne durant les 6 jours passés dessus. Mais je pu observer de nombreux chevreuils, un ours noir et des traces de loups. En revanche, le vent m’offrit de belles batailles contre les vagues ! Mais si ces deux éléments sont contre moi, l’un est de mon côté : le feu. Le matin, il me réveil doucement avec sa chaleur, et le soir il me réchauffe après une journée à pagayer et mon esprit s’évade au son du crépitement…
Le lac Williston se jette dans la Rivière de la Paix, suite de mon parcours. Mais pour cela, je dois faire un portage pour contourner un barrage. Un employé du barrage m’aperçoit et me propose de charger mes affaires dans son véhicule. Il me déposa sur les rives de la rivière. Quel changement ! Fini la lenteur du lac ! C’est avec grand plaisir que je sentis le courant m’emmener, et même avec un vent de face, je progresse vite. La Rivière de la Paix est une grosse rivière, mais très paisible. La première moitié, jusqu’au village de Fort Vermillon, en Alberta, et très jolie.
Le paysage est vallonné et la rivière se retrouve encaissée par des falaises et des coteaux, boisés sur la rive Sud et herbues sur la rive Nord. De nombreux animaux (castors, chevreuils, coyotes, ours noirs, élans, aigles…) peuplent les rives et il est facile de trouver des endroits où bivouaquer. La présence humaine est rare, et je profite des passages près des villes pour refaire les provisions alimentaires. Petit à petit, je me glisse dans la peau du voyageur nomade, et le faîte d’être seul m’ouvre plus facilement aux autres et à ce qui m’entourent.
Aux chutes Vermillon, il me faut faire un portage de 8 km, sur un vieux chemin datant des premiers colons. Un vieux relais délabré témoigne encore de cette époque. Dans tous les villages, il y a des traces de cette époque, d’anciens bâtiments qui ne sont malheureusement pas toujours préservés à l’état originel, et les noms français sont assez courants !
Les moustiques sont nombreux. Sur la rivière, le vent les tient à distance, mais sur les rives, je suis obligé de me vaporisé un répulsif très efficace (mais certainement aussi très nocif) pour ne pas me faire dévorer !
La suite de la Rivière de la Paix est moins agréable. Elle s’élargit, le paysage s’aplatit et il devient souvent difficile de trouver un endroit où poser la tente. Les berges sont abruptes et ravagées par les crues du printemps. En longeant le parc national Wood Buffalo, le plus grand du Canada, je n’ai pas eu la chance de voir ces fameux bisons, quelle déception ! En revanche j’ai pu observer de nombreux départ de feux de foret, et le ballet des hélicoptères y lâchant des trombes d’eau. Le temps pluvieux du mois de Juin laissait place à la canicule. Un rapide non signalé sur mes cartes me donne quelques sueurs froides, mais je le franchis sans problème. Le canoë est bon !
La Rivière de la Paix rejoint la Rivière des Esclaves, je continue sur celle-ci et prends franchement la direction plein nord. Ça fait maintenant un mois que je pagaye. Ma technique s’est améliorée, et je peux pagayer une dizaine d’heures par jours, parcourant entre 60 et 80 km, avec le courant bien sûr ! La Rivière des Esclaves m’offre les mêmes rives boueuses et inhospitalières. Je m’inquiète souvent du calendrier de ma progression, et je ne sais pas si je pourrais rejoindre l’Arctique cette année. Les rivières du Grand Nord, situées au dessus de la limite des arbres, sont classées non navigables après la mi-Août !
Arrivé au « village fantôme »de Fort Fitzgerald, je dois faire un long portage jusqu’à la ville de Fort Smith. Les rapides situées entre les deux communautés sont infranchissables et sont la cause de nombreux accidents. Un homme approche et me propose (encore une fois) de m’emmener jusqu’à Fort Smith. Là bas, je plante ma tente sur la rive, et décide de m’offrir quelques jours de repos durant lesquels j’aimerais randonner dans le parc national pour y voir les bisons. Je passe au centre d’information du parc pour connaître les sentiers de randonnées, et je fais la connaissance d’un employé francophone, Mike Keiser, qui me propose de garder mes affaires chez lui pendant que je randonnerais. J’accepte volontiers.
Il m’invite également à diner chez lui et fais la connaissance de sa famille et de ses amis : un couple à la veille de partir faire le tour du monde, une jeune métis québécoise et un trappeur. Je partis deux jours marcher à travers le parc, et je pu enfin voir les bisons, de très près même !
Puis je remerciai chaleureusement Mike et repris l’eau. Le paysage est monotone, sans relief, les animaux rares et la fôret impénétrable. Un soir, une cabane de chasseurs semblant abandonnée m’offre un gîte très confortable.
J’arrive au delta de la Rivière de la Paix, qui se jette dans l’immense Grand Lac des Esclaves, aussi grand que la Belgique, le vrai défi de cet été ! Car maintenant c’est sûr, je n’atteindrais pas l’Arctique cette année, je compte passer l’hiver à Yellowknife, capitale des Territoires du Nord Ouest, où j’ai l’assurance de trouver un emploi pour renflouer les caisses.
Le Grand Lac des Esclaves
A Fort Résolution, je fais la connaissance du lac : une petite tempête suffit à rendre le lac non navigable à cause de la taille des vagues. Je reste deux jours coincé là bas. Heureusement, Babiker, un immigré soudanais, m’invite à rester chez lui durant ces jours. Je repars sur une « mer » houleuse, avec un canoë très chargé. Le temps est magnifique, l’eau se clarifie au fur et à mesure que je m’éloigne de l’embouchure de la Rivière des Esclaves. Je retrouve de magnifique endroit pour camper. Mais le vent ne m’épargne pas, et lors d’une énième bataille, je brise ma première pagaie ! Désormais je dois faire attention car je n’en ai plus qu’une…
Malgré la fraicheur de l’eau, je prends régulièrement un bain le soir, pour me laver de la sueur de la journée. Les rives du lac sont très rocheuses, la forêt épaisse qui bordait les rivières et devenu éparse, l’eau est à présent aussi turquoise que le lac Williston. J’aperçois souvent des élans sur les nombreuses îles de l’Est du lac.
Lors d’une autre bataille contre le vent et les vagues, ma dernière pagaie m’abandonne ! Et me voilà naufragé sur une île, à deux jours de canoë du prochain village ! J’enlève ma chemise beige et l’attache au bout d’une longue perche, que je mets au sommet d’un rocher, en signal de détresse, et prépare un grand feu. Cette situation me fait rire car elle me fait penser au chavirage du premier jour… A la différence que j’ai tout ce qu’il faut pour vivre durant plusieurs jours s’il le faut !
Par chance, un petit bateau à moteur passe et me remarque. Les trois indiens à bord reviennent d’une chasse fructueuse si j’en crois la carcasse de l’élan, au fond du bateau. Ils me prêtent une solide pagaie alu.
Je peux donc continuer et arrive à la fin du mois de Juillet au village indien de Lutsel’ke, très isolé car sans aucune route d’accès terrestre. Le Frère Edouard Prince, francophone, m’offre l’hospitalité. Je fais le tour du village, et retrouve l’un des indien qui m’avait prêté la pagaie, je la lui rends et le remercie, et acheta deux nouvelles pagaies. J’ai également la surprise de faire la connaissance du Père René Fumoleau, originaire de ma Vendée !
Les indiens me déçoivent. Beaucoup sont alcooliques et accros à la drogue. Comme ils reçoivent une rente de l’Etat et que les services leurs sont généralement gratuits, ils n’ont pas vraiment la nécessité de travailler. Pourtant, le travail ne manque pas dans le Grand Nord canadien ! J’espère que les Inuits seront différents…
Trois jours plus tard, je quittais Lutsel’ke, ou plutôt, nous quittions Lutsel’ke. En effet, Rudy, un allemand quinquagénaire arrivé la veille, m’accompagne avec son kayak jusqu’à Fort Reliance. Nous choisissons de prendre l’itinéraire suivant la « route d’hivers » des indiens, une séries de lacs, de rivières et de portage à l’intérieur des terres. Rudy se révéla un excellent compagnon, toujours positif et très expérimenté dans le bush. L’itinéraire est très sauvage, splendide, nous ne verront personne pendant ces cinq jours nécessaire pour atteindre notre objectif. Il nous faut souvent portager ou remonter le courant à pied, de l’eau jusqu’à la taille, en tirant nos embarcations. Ce fut l’étape la plus difficile mais aussi sans doute la plus intéressante de cet été !

A Fort Reliance, nous retrouvons le Frère Prince et des indiens de Lutsel’ke, venu ici pour une fête traditionnelle annuelle. Le lendemain, le vent souffla, et la pluie arriva. Une tempête qui devait nous bloquer cinq jours durant. Même les bateaux à moteur des indiens ne peuvent pas « prendre la mer ». Nous faisons la rencontre d’une équipe de télévision allemande qui réalise un reportage à travers le Canada, sur la route de l’explorateur Alexander Mackenzie.
La tempête passe enfin, je repars donc, mais seul à nouveau. Rudy repart à bord des bateaux avec les indiens. Au revoir mon ami !
Bientôt la fin…
Dernière étape, 400 km jusqu’à Yellowknife, en longeant la belle mais difficile baie McLeod. Même si les conditions sont navigables, le vent souffle encore et la progression est épuisante.
Mais le soir venu, quel plaisir de trouver une belle plage de sable fin où monter la tente ! Je fais également la connaissance de la famille Oleson, vivant sur les bords du Grand Lac des Esclaves depuis des années. Dave est un vétéran de la course de chiens de traineau la plus difficile au monde, la fameuse Iditaroad ! Lui, sa femme et ses deux petites filles vivent ici, dans une maison construite en rondins, et entourés de leur meute de chiens Alaskans. Un petit hydravion et un voilier leur permettent de se rendre en ville si nécessaire. La belle vie quoi !
J’ai également le plaisir de constater que lors de mes deux arrêts dans des « lodges » à touristes (auberge), je reçu la même hospitalité gratuite qu’ailleurs ! Le temps est toujours au beau fixe, et je progresse bien, jusqu’à 50 km par jour. Un ours noir me rend visite à mon campement mais je l’effraie après qu’il mit son nez dans le canoë, à la recherche de nourriture…
Au dernier bivouac, je peux voir les lumières de la ville lorsque la nuit tombe. J’aime cette vie de nomadisme, cette vie dépouillée et simple, où l’argent n’a plus son importance. Mais je sais qu’il va falloir à nouveau me réadapter à la vie « normal », trouver un travail, un logement, et aussi améliorer mon anglais…
Le 22 Aout, j’arrivais à Yellowknife, après deux mois et demi de vie sauvage et libre. Je pu compter sur la communauté francophone pour m’aider à m’installer et trouvai un travail. Cet été a été une formidable expérience qui a probablement changé ma vie. Je ne veux plus m’arrêter de voyager, mon tour du monde a commencé, rendez vous l’été prochain pour continuer ma route vers ce Grand Nord qui m’attire tant !
Vincent Cochin
