2008 - Les géants de Kodiak
Eté 2008. Je souhaitais continuer ma traversée du Canada, en kayak cette fois, jusqu’a la côte arctique. La deuxième des trois étapes de cette aventure. Seulement problème : mon visa est terminé, je m’en suis inquiété un peu tard et le renouveler prend du temps. Pour avoir un nouveau permis de travail, mon patron doit faire des papiers et je ne pourrai le récupérer qu’en franchissant un poste de douane. Je dois donc sortir du pays. Mon projet de cet été tombe à l’eau.
Ou aller ? Quoi faire ? Je ne tarde pas à trouver un nouveau terrain de jeux. Le 7 Juillet, je quittais Yellowknife, sac à dos, direction l’Alaska, et plus précisément l’île de Kodiak, résidence du plus gros prédateur terrestre : l’ours de Kodiak! Je pars en auto-stop. Pour atteindre l’Alaska, j’ai deux itinéraire logique : le plus fréquenté, mais qui passe très au Sud, donc plus long, et le plus « sauvage », qui passe par une route de gravier appelée « Liard Trail ». Je décide évidement de prendre celui-ci, après tout, j’ai le temps. J’arrive sur cette piste en milieu de journée. Personne, aucun trafic. Je marche voûté sous le poids de mes deux sacs à dos (l’un derrière, l’autre, plus petit, devant). Il fait chaud, les moustiques m’assaillent. Je me pulvérise un répulsif que j’utilisais déjà l’été dernier, mais quelques minutes plus tard,
j’attrape un terrible mal de tête. Réaction allergique ? Inhalation des vapeurs ? Je me sens vraiment mal, je dois m’arrêter. Je m’allonge sur le bord de la route. Je vomis. C’est clair, il me faut changer de répulsif ! Je me sens un peu mieux, je reprends la marche. La nuit arrive, et avec elle, la pluie… Je monte la tente en contrebas de la route et essaye de dormir. Les lendemains seront plus chanceux. A la frontière, les douaniers américains me vident les sacs, me questionnent, et finalement me donne un visa de trois mois. Après seulement 5 jours d’auto-stop (et 3.444 Km…) j’arrivais à Homer, au Sud de la péninsule de Kenaï. De là, je dois prends le ferry, une dizaine d’heure en mer à contempler les premières baleines ! Nous longeons les côtes d’îles à l’aspect mystérieux, du genre « l’île au trésor » : entourées de falaises rocheuses, envahies par la végétation verdoyante et semblant inhabitées. On se croirait plus sous les tropiques que dans le Grand Nord ! Nous débarquons enfin à Kodiak, charmante petite ville de pêcheurs, avec ses églises orthodoxes venant de son héritage russe. Au fond, je peux voir les montagnes de l’île, encore enneigées.
Je passe quelques jours à visiter la ville, et me lie d’amitié avec un groupe venant de New-York et travaillant pour une campagne de publicité. Je suis invité à venir loger avec eux dans leur maison de location, puis à leur départ, j’irai poser la tente sur le terrain de camping de Miller point. Je veux partir randonner autour de l’île. J’achète un répulsif à ours, une semaine de nourriture, et tente de rejoindre le premier des 5 autres petits villages situés tout autour de l’île de Kodiak. La végétation est dense, elle me dépasse, je ne vois rien. Je progresse difficilement. Le soir, j’arrive dans une petite prairie. Je tombe sur le « lit », désert, d’un ours : touffe de poils accrochés aux branches, herbes couchées et crottes. J’y plante la tente, et allume un feu pour cuisiner mais aussi pour me sécher. Je suis trempé par la végétation qui reste humide par la rosée et les pluies fréquentes. Conclusion de la journée : la progression est très lente, humide, et je n’ai pas d’horizons, donc je ne peux pas voir si il y a des ours dans le secteur. Pas très amusant. Le lendemain, je reprends le combat, mais au bout de deux heures, je décide de faire demi-tour. Le meilleur moyen de visiter cette île n’est certainement pas à pied !
De retour en ville, j’ai l’idée de faire le tour en kayak de mer. Je me renseigne sur les possibilités d’en louer un. On me propose une location pour 2 jours maximum ! Alors que j’aimerais une trentaine de jours. Le temps passe, je ne peux pas me résigner à quitter cette île sur une défaite, sans l’avoir visité, et sans avoir vécu une aventure seul dans la nature, véritable but de chacune de mes vacances. Je pars grimper en montagne pour deux jours, essayer de voir et de photographier des chèvres de montagnes, très nombreuses sur l’île. Le temps était pluvieux et le vent s’accélérait au fur et à mesure que la lumière du jour baissait. Il était parfois si violent qu’il me déséquilibrait. Je gravis le sommet Kashevarof et monta la tente un peu plus bas. Pas de bois, je mangeai froid. Et la nuit fut sans sommeil : le vent malmenait tellement la tente que je craignis que les arceaux ne brisent. Mais le lendemain, je la redescendis en un seul morceau. Durant la descente, j’aperçu un ours qui remontait le sentier. J’étais si content de croiser un ours brun pour la première fois ! J’alla me poster à une dizaine de mètres du sentier, répulsif sortit et appareil photo prêt. L’ours continuait à approcher. Mais à moins de 30 mètres de moi, il me flaira et s’enfuit à travers les fourrées.
Sa réaction me rassure, et me met en confiance. Au retour, je me décide : si je ne peux pas louer de kayak, alors je vais en acheter un ! Et le 26 Juillet, je quittais la plage de la Mission, seul, pour ma première expérience en kayak de mer ! Avant de partir, je fais la connaissance de la famille West, qui m’invite à dîner avec eux. Ils me donnent des noms de personnes vivant dans les villages autour de l’île et qui seraient susceptibles de m’aider si besoin est. Une personne retient mon attention : Pat Quesnel. Ils me racontent qu’il a traversé le Pacifique à la rame et en solitaire, de l’Oregon (côte Ouest des USA) jusqu’à Hawaï ! Il pêche autour de la baie Alitak en ce moment, au Sud de l’île. Voilà une personne à rencontrer…
Les premiers jours, la mer était plutôt calme. Le ciel jonglait entre éclaircies et nuages et les températures autour de 15 C. La prise en mains du kayak s’avérait plutôt facile. J’aperçu les bisons du ranch local sur une plage. Je croisais des loutres de mers (leurs têtes étaient si grosses qu’au début je les confondais avec les lions de mers !), des lions de mers, et j’eu même le privilège de me trouver au milieu d’un petit groupe de baleines à bosses, si proches que j’aurais pu en toucher avec ma pagaie ! Chaque soir, une plage de sable m’offrait un excellent site pour le campement, où je retrouvais mes habitudes : allumer un feux de bois, monter la tente, cuisiner… Mais pas facile de s’endormir quand on n’a pas l’habitude du bruit des vagues ! Le deuxième soir, un jeune ours arriva tout excité près du campement, décidé à attraper quelques saumons qui frétillaient dans la rivière près du bivouac.
J’étais en train de manger ma platée de pâtes quand je le vis débouler. Je me levai aussitôt et commençai à lui parler tout en me dirigeant vers le kayak et le répulsif anti-ours. Ma vue ne lui fit aucun effet, se qui m’inquiétais. Mais lorsqu’il me flaira, il détala aussi vite qu’il était arrivé ! Le troisième soir, je commis une erreur qui aurait pu me coûter chère… J’accostai sur une belle plage, à l’écart d’un petit groupe de maisons. La marée montait, aussi jetais-je régulièrement un coup d’œil sur le kayak, le hissant au fur et à mesure de la montée des eaux. Je voulais éviter de l’abîmer en le traînant sur une grande longueur. J’allumai un feu. Occupé à cuisiner puis à avaler mes pâtes, j’admirais le décor de cette baie, profondément encaissée dans les montagnes quand je vis une forme orange sur l’eau, à une cinquantaine de mètres. Il ne me fallu pas plus de deux seconde pour comprendre que c’était mon kayak ! Quel c… ! La marée l’avait emportée. Ma première pensée fut de me déshabiller pour aller le récupérer à la nage, mais je me rappelai les conseilles de Sandra West : « l’eau est si froid que tu tombe en hypothermie après seulement 5 minutes en immersion ». Je ne suis pas un bon nageur, et le kayak file au large avec une rapidité qui me surprend… C’est alors que j’entendis un bruit de moteur au loin. J’aperçu une petite embarcation à moteur près des maisons, à 500 mètres. Alors je courus demander de l’aide à ces pêcheurs. Ils comprirent vite le problème quand ils virent le kayak, et s’en allèrent le récupérer. Voilà une petite histoire qui a du les faire bien rire, ce stupide touriste français qui perd son kayak !
J’arrivais au village de Old Harbor après 4 jours. Le site est magnifique, mariage entre la mer et les montagnes. On peut y voir le pic Koniag, point culminant de l’île. A seulement 1.500 m d’altitude, il possède pourtant son glacier, et donne l’impression d’être bien plus haut. Bien sûr, Old Harbor est un village de pêcheur, de 250 habitants, majoritairement des natifs (nom donné aux autochtones en Alaska). On m’offre la possibilité de prendre une douche et de laver mes vêtements, durcit par le sel. Puis, le soir venu, on me ramène à la tente, et là, surprise ! La marée est tellement haute ce soir que la mer déborde du port et commence à lécher ma tente. Je la plie rapidement et attache le kayak à un bateau. Je suis alors inviter à dormir sur le divan. Le lendemain, je vais marcher sur les collines alentour, pour prendre des photos et reposer mon poignet douloureux. Je croise à nouveau un ours, puis en aperçois trois autre en contrebas. Avec environ 3000 ours sur l’île, il aurait été difficile de ne pas les voir !
Je repars sous un beau soleil, mais le temps se couvre vite. Un ours se promène sur la plage. Le paysage change brutalement. Les montagnes deviennent collines, les arbres disparaissent et laisse place à la toundra. Et le temps gris augmente encore l’austérité des lieux. J’adore. Le deuxième jour après avoir quitté Old Harbor, j’observe un ours qui essaye d’attraper des goélands. Sans succès. Les saumons sont en retard cette année, et les ours sont affamés. Je m’approche pour le prendre en photo. Il me voit et sa réaction me surprend : il bondit dans l’eau, droit sur le kayak ! Je fais demi-tour du plus rapidement que je peux, il abandonne. Il m’a certainement confondue avec un animal marin. Plusieurs heures plus tard, j’accoste et plante la tente. Je m’apprêtais à aller me coucher quand j’aperçu un ours, certainement le même, marchant sur la plage, en direction du campement.
Il ne m’a pas encore vu, aussi préférais-je aller au devant pour lui monter que je suis un humain et donc, logiquement, il s’enfuira, comme tout les autres l’ont fait avant. Je prends mon appareil photo et le répulsif et me dirige vers lui. Le vent me vient de face, il ne peut donc malheureusement pas me flairer, et la bombe au poivre ne serait pas très efficace, elle me reviendrait dans la face ! Il m’aperçoit, et accélère le pas dans ma direction… Je continue à marcher vers lui tout en essayant de trouver un sentier qui gravit le talus qui borde la plage. Je dois parvenir à le contourner pour que le vent me soit favorable. Je trouve une piste d’ours qui grimpe, il approche rapidement. La confrontation semble inévitable. Je monte sur le talus, et commence à lui parler, calmement. Il est juste en dessous de moi. Il se dresse et me flaire. Et s’enfuit ! Soulagement…
Je retourne au campement et me glisse sous la tente, la « porte » toujours ouverte, pour pouvoir voir… Je suis à peine endormi que des éclaboussements me réveillent. Je me dresse et jette un œil : c’est lui ! Il s’approche doucement de la tente, curieux. Je gueule. Il est surpris et recule. Je sors du sac de couchage, et m’arme du répulsif et de mon poignard. Je reste assis à l’entrée de la tente, et garde un œil sur lui. Il se méfie de moi, tourne autour, recule quand il m’entend. Ce petit jeu durera jusqu’à 3 heures du matin. Puis il disparaîtra, et je pus enfin m’endormir. Je le croiserai à nouveau le lendemain, plus loin. J’arrivai au village d’Akhiok en milieu de journée. Situé à l’extrémité Sud de l’île, ce minuscule village (50 âmes) semble être au milieu de nulle part, au bout du monde. Je débarque et me promène dans la « rue » principale. Je prends des photos, plus particulièrement de son église orthodoxe. Je croise un homme et lui demande où je pourrais trouver du poisson séché ou fumé. « Le saumon est en retard, me répondit-il, il y a peu de réserve de poisson. As-tu faim ? Viens chez moi, ma femme est en train de cuisiner du crabe ! » Je suis donc invité à partager un délicieux repas de crabe avec sa famille. Un délice ! Je ressors le ventre plein. Amodo m’informe qu’il n’y a pas de magasin d’alimentation, mais je peux aller acheter de la nourriture à la cannerie (usine de mise en boite du poisson), à 5 Km d’ici. Je retourne au kayak et monte ma tente. Un homme vient me voir. Je le reconnais aussitôt : je l’ai rencontré au alentour de Kodiak, il s’était arrêté alors que je faisais de l’auto-stop. Je suis surpris de le voir ici et lui demande se qu’il fait là : « Mais je vis ici ! ». Il m’invite chez lui. Je prends une douche et lave mes vêtements. Il est surpris de me voir arriver ici en kayak, surtout depuis Kodiak. Les autochtones de l’île, des eskimos aleoutique appelés Koniag, étaient de fins kayakistes à une époque, dépendant quasi exclusivement de la mer. Mais depuis, les kayaks sont devenus rares. Il me montre des artéfacts datant de cette fameuse époque, qu’il a trouvé sur le site d’un ancien village. Son héritage. Ulus (couteaux), lampe à huile, pointes de harpons… tous taillés dans la pierre. Il veut me les donner. J’en suis surpris et très honoré, mais je lui réponds que je n’ai pas la place de les mettre dans le kayak, la lampe à huile doit bien peser 20 kg à elle seule !
Je suis invité à dormir sous le toit, mais je décline l’invitation. Je préfère dormir dans ma tente, elle est devenu ma maison, je m’y sens chez moi. Le lendemain, je pars en direction de la cannerie sous un soleil radieux. Ce qui m’a d’abord paru comme un endroit désert se révèle en fait très fréquenté : de nombreux bateaux de pêche circulent dans cette immense baie. J’arrive à l’usine Alitak, créent l’étonnement chez les marins-pêcheurs et les ouvriers des quais. Je hissais le kayak sur un carré de pelouse quand le directeur de l’usine vint me souhaiter la bienvenue et m’invite à venir prendre un café. « Tu es le premier kayakiste que je vois ici ! » me lance Woody. Puis il me parle de son boulot, de l’usine, me montre un livre dont il est l’auteur et où je peux y voir les photos de pétroglyphes qu’il a découvert autour du cap Alitak, à la sortie de la baie. Je me promets d’aller y jeter un coup d’œil. Puis il me montre de nombreuses photos qu’il a prit dans cette partie de l’île. Elles sont excellentes. Mais certaines attirent mon attention plus que d’autre : une cabane entourée de nombreux ossements de baleines, située en aplomb d’une immense plage, avec à l’arrière un paysage sans relief. C’est la cabane de John Garber, me dit-il, un prospecteur d’or qui vit sur l’île Tugidak.
Cette île fait partie d’un groupe d’îles appelées « Iles de la Trinité », qu’on peut voir depuis le Sud de l’île de Kodiak. Concernant les deux autres îles qui forment cet archipel, l’une abritait un ancien village autochtone et l’autre possèderait un troupeau de vaches revenu à l’état sauvage. Il n’en faut pas plus pour attirer ma curiosité. Je veux m’y rendre, après tout, elles ne sont pas si loin. Woody me fait ensuite visiter l’usine. Les ouvriers me regardent avec étonnements : mais qui est donc ce gars arrivé ici en kayak et qui maintenant se permet une visite guidée par le patron en personne ! Puis je suis invité à venir dîner à la cantine, dans la partie réservée aux cadres s’il vous plait ! Et ensuite Woody m’offre une chambre tout confort : douche, lave-linge, cuisine, TV. J’accepte l’offre… Le lendemain, pluie et fort vent. Je croise Woody au petit-dejeuner et il m’invite à rester aussi longtemps que je le désire. Sympa ! Je vais donc attendre le retour d’un temps plus clément. Je lui parle de Pat Quesnel, et il se trouve qu’il le connaît très bien. Celui-ci doit arriver aujourd’hui à l’usine pour y décharger son poisson. Entre-temps, des marins qui ont eu vent de mon projet de me rendre sur les Iles de la Trinité en kayak viennent me voir et me déconseillent fortement cette entreprise. « Les courants sont dangereux dans ces détroits, parfois si fort qu’on dirait une rivière, et souvent la mer semble être comme en ébullition, sans parler des tourbillons. Une fois, l’un deux m’a même fait faire un tour complet sur moi-même alors que j’étais sur mon bateau de pêche ! ». « Si tu y vas, ça sera sûrement la dernière fois qu’on te voit ».
Le doute s’installe, je me rends compte du risque encourut. Je les quitte en promettant d’y réfléchir. Je me rends sur les quais et cherche le bateau de Pat. Je le trouve, mais personne à bord. J’observe les hommes sur les quais et essaye de deviner qui pourrais bien être le capitaine Pat. Un homme d’une cinquantaine d’années, un peu à l’écart, attire mon attention. Il se redresse et me regarde. Je ne sais pas pourquoi, mais je suis sûr que c’est lui. J’avance. « Tu es le kayakiste français ? ». « Oui, et je pense que vous devez être le capitaine Pat ? ». « Pat Quesnel, oui ». Il m’invite à le suivre dans son bateau, me fait la visite, puis nous prenons un café et discutons de nos aventures. La sienne me fascine : traverser le Pacifique à la rame, seul, avec une rudimentaire barque en bois de 7m de long, sans radio, et avec pour seul moyen d’orientation un sextant ! Je me sens ridicule… Je lui parle de mon idée de me rendre aux Iles de la Trinité. Il ne cherche pas à m’en dissuader. « Tout dépendant de la météo, si le temps est bon, tu ne devrais pas avoir trop de problème. Et attends que la marée ait finit de monter ou de descendre avant de traverser. Les courants stoppent alors pendant presque une heure. » Avant de nous quitter, nous nous échangeons nos Emails. Je me rends au bureau et consulte la météo. Demain semble être une bonne journée : pas de vent ni de pluie, juste du brouillard dans la matinée. C’est décidé, dès l’aube je pars pour la première des trois îles : Aiaktalik, où j’espère trouver des artéfacts de l’ancien village autochtone du même nom. Mais avant, et pour la première fois, j’envoie un message à mon frère pour lui dire que je pars tenter quelques chose de dangereux, que si il n’a pas de nouvelle de moi dans une semaine, il n’en aura probablement plus jamais…
Je quitte la cannerie dans la brume. Après un quart d’heure, je ne distingue même plus les côtes. Je me dirige avec le soleil, que j’arrive à deviner. J’atteins l’autre côté de la baie quelques heures plus tard. Le brouillard se lève et je peux enfin voir l’île. La traversée est courte. J’accoste à l’endroit où se trouvait le village. Je cherche des traces des anciennes habitations, rien. Je gravis une colline pour avoir une vue aérienne. Toujours aucune trace du village, balayé par le dernier raz-de-marée et noyé dans les hautes herbes. En revanche, j’ai une magnifique vue de l’île montagneuse de Sitkinak, celle qui abrite des vaches sauvages, et de son dangereux détroit. Il semble paisible. J’avais prévu de passer la nuit sur Aiaklatik mais le temps semble parfait pour tenter cette traversée aujourd’hui. Je me lance. Mer calme, un léger courant me déporte sur la droite, trop faible pour m’inquiéter. En revanche, d’étrange remous me font craindre des tourbillons. Je pagaie fort, impatient d’atteindre l’autre côté. Une heure plus tard, je passais « Whirlpool Point », traduction : point du tourbillon. Ça c’est bien passé, pourtant, l’idée de devoir retraverser ce détroit ne m’enchante guère…
Je longeais la rive de l’île lorsque j’aperçu des formes sombres se déplaçant au sommet des collines : les fameuses vaches. Je cherche une plage pour monter le bivouac, et suis surpris de voir une maison semblant en bon état, et j’entends le bruit d’une machine ! Et moi qui pensais que l’île était déserte… J’accoste près du cadavre récent d’une baleine à bosse que la marée a déposée sur la plage, puis me dirige vers l’habitation. Des chevaux sont parqués à proximité. Deux hommes me remarquent et viennent à ma rencontre. Nathan et son père Bill m’invitent à venir souper avec eux. Ils sont éleveurs, les soi-disant vaches sauvages ne le sont pas, elles leurs appartiennent. Ils ont quittés leur ranch en Oregon et ont achetés les quelques 500 vaches semi-abandonnées de l’île. Voilà un lieu original pour y élever du bétail ! Avant le souper, Nathan me confie un quad et me propose d’aller explorer l’île par les chemins. La vue au sommet est paraît-il magnifique. Il me montre comment ça fonctionne puis je fonce sur les sentiers, passant devant une caserne désaffectée des gardes côtes. Je prends de l’altitude et suis surpris par la familiarité de la faune sauvage. Des renards s’amusent à me poursuivre, et un groupe de chevreuils m’accompagnent plusieurs minutes, courant devant ou sur le côté de l’engin. Le brouillard en hauteur m’empêche d’avoir une belle vue et je redescends à la ferme un peu déçu.
Le lendemain, je repars à nouveau sous un épais brouillard, qui ne se lèvera pas avant la fin de la journée. Passé du côté Sud de l’île, celle exposée au grand large du Pacifique, les choses se corses. Les vagues sont bien plus grosses. Pour pagayer en sécurité, je dois me trouver de l’autre côté de la ligne de rupture des vagues, mais je suis alors trop loin des côtes et ne peux plus les distinguer à cause du brouillard, donc je ne peux plus savoir où je vais. Je m’approche alors des côtes et dois être attentif. Lorsque j’aperçois des vagues plus grosses, je me dépêche de pagayer vers elles pour les franchir avant qu’elles ne brisent. Elles sont parfois si près de la rupture que le kayak les monte à la quasi vertical et retombe lourdement de l’autre côté… J’arrive le soir, fatigué, dans une lagune, parfait lieu d’accostage protégé des vagues. Le brouillard a disparu, le soleil jette ses derniers rayons aux sommets des collines et provoque un jeu de lumière sur les eaux de la lagune. Bivouac splendide.
Le jour suivant, un fort vent d’Ouest me fait face. Il n’a pas assez d’espace pour lever de hautes vagues car pas très loin se trouve l’île de Tugidak, mon objectif de la journée. Là encore, je dois pagayer à travers une dangereuse passe, où les courants sont violents. J’ai prévu mon coup et arrive lorsque la marée s’apprête à s’inverser. Mais la traversée se révèle pourtant très ardue, le vent me ralentis et les vagues, trop petites pour soulever le kayak, se brisent dessus. En quelques minutes, je suis trempé (je n’ai pas de vêtement de kayak, budget trop maigre…). J’atteins la rive de Tugidak complètement lessivé, et dérange un groupe de phoques allongés sur un banc de sable. J’aperçois une cabane, une Jeep garé à l’avant. C’est une remise, je suspens mes affaires trempés et m’habille plus sec. Je suis si épuisé que je décide d’y laisser le kayak et de partir à pied à la rencontre du prospecteur d’or. Une longue plage de sable borde ce côté de l’île. J’ai l’impression de marcher à travers un désert. Je suis les traces de la Jeep. Deux carcasses de baleines finissent de pourrir au milieu des débris de filets, des bouées et du bois flottés. Après 3 heures de marches sous un chaud soleil, j’arrive enfin à la cabane de John Garber.
Personne. Je remarque les traces récentes d’un quad et les suis. Je le trouve sur la plage à essayer de pêcher son dîner. Il est surpris de me voir, et après les présentations, m’invite à venir chez lui. Lui aussi me dit que je suis le premier kayakiste qu’il voit ici. John est arrivé sur l’île il y a plus de 20 ans, avec sa femme, décédée quelques années auparavant. Il cherchait de l’or pour une compagnie minière lorsqu’il découvrit cet endroit. La compagnie le jugea trop pauvre pour lui prêter intérêt, et la femme de John rêvait d’une vie en retrait de la société. Ils se sont donc installés ici. Des pêcheurs s’arrêtent parfois pour lui rendre visite, et depuis qu’il est seul, Woody lui a offert un poste de surveillant à la cannerie Alitak, durant l’hiver (celle-ci étant fermée). Il a alors à sa disposition télévision, téléphone et internet. Mais il m’avoue qu’il est triste de quitter sa maison chaque hiver. Je partage son souper et il m’offre de passer la nuit dans sa cabane d’amis. Le lendemain, nous partons chacun sur un quad, essayer de pêcher quelques saumons dans une petite rivière, au Sud de l’île. La pêche fut infructueuse, mais au retour, il découvre quelques palourdes enfouies dans le sable. Elles assaisonneront notre repas. Je le quitte au soir, car je veux dormir près du kayak cette nuit, pour partir de bonne heure le lendemain. Il me souhaite bon courage en espérant me revoir l’été prochain.
Je me lève de bonne heure, aujourd’hui je retourne sur l’île de Kodiak. Et comme je ne veux pas repasser par les dangereux détroits, j’ai décidé de faire la longue traversée entre Tugidak et la baie Alitak. Une distance d’une trentaine de km. Je vois la côte mais suis incapable de deviner où est le cap Alitak, je me dirige donc au compas. Un léger vent me pousse et la marée montante m’entraîne à l’intérieur de la baie. En fin de journée, je suis de retour à la cannerie, accueillit chaleureusement par Woody et quelques employés. « Maintenant tu peux repartir chez toi en disant que tu a vu l’Alaska sauvage, le vrai ! » me lance l’un deux.
Je fais le plein de nourriture pour 10 jours et quitte la cannerie, sous le regard de Woody : « Ecris moi quand tu auras fini ton voyage, je vais demander aux pêcheurs de garder un œil sur toi, il me donneront des nouvelles de ta progression ! ». Je me dirige vers le fond de la baie Alitak, pour ensuite emprunter la baie Moser, si étroite que la marée la transforme en véritable rivière. Puis je débouche sur la grande baie Olga, semblable à un lac. De nombreux pêcheurs passent tout l’été ici, dans leurs cabanes, récoltant les saumons prient dans les filets accrochés aux rivages. Je suis venu ici rendre visite à la fille de Sandra et Red West. « Je savais que tu étais dans les parages, me dit elle, les gens parlent de toi ici ! »Elle, son copain et le père de celui-ci s’apprêtent à aller ramasser les poissons dans les filets. Je me couvre d’imperméables qu’ils me prêtent et leur donne un coup de main. Puis je partage un délicieux dîner de saumons avec eux. Ils me proposent de passer la nuit dans la cabane, mais je veux aller voir l’autre côté de la baie.
Il fait nuit, mais la lune éclair suffisamment pour y voir. A minuit, j’accoste sur une petite plage de gravier. Le jour suivant, je regagne la baie Alitak. En fin de journée, le vent souffle fort et je dois affronter de grosses vagues. La mer est trop mauvaise pour que j’envisage de franchir le cap Alitak, je stoppe donc sur une plage de sable un peu avant. Aussitôt la tente montée, je pars avec mes appareils photos à la recherche des pétroglyphes. Je grimpe sur chaque rocher et en découvre un grand nombre. La plupart représentent des visages, ou des animaux marins. Ces gravures ne se trouvent que dans cette partie de l’île, pourtant la plus exposée aux tempêtes et la moins hospitalière. Je retournais au bivouac lorsque je tombai sur une femme, qui fut aussi surprise que moi. Elle m’informe que les Natifs d’Akhiok sont en train de monter un campement de l’autre côté du cap. Ils y resteront quelques jours pour honorer leurs ancêtres. Elle me dit aussi que je n’ai pas le droit de me trouver ici, c’est une terre privée, leur appartenant. Je suis néanmoins autorisé à y rester pour une nuit.
Le lendemain, le temps se gâta. Je croisai le cadavre d’une baleine qu’un groupe d’ours dévoraient. Après plus de 40 Km sous la pluie à batailler contre les vagues, j’étais à nouveau trempé et espérai trouver une cabane où me sécher et passer la nuit. Ma carte m’en indique plusieurs, le long de la côte, mais le rude climat en avait eu raison. A l’embouchure de la rivière Ayakulik, j’aperçois enfin des habitations. Elles semblent désertes mais en bon état. Le seul problème, c’est que pour les atteindre, je dois traverser une plage qu’occupait le plus grand groupement d’ours que j’ais jamais vu, peut-être une dizaine. Ils sont là pour le saumon, qui est enfin au rendez-vous. Je compte sur le faîte qu’ils soient trop occupés à pêcher pour me prêter attention. J’accoste et traverse la plage en vitesse, tirant le kayak derrière moi. Je passai inaperçu ! Je laissai le kayak en contrebas de la première maison. Elle est ceint d’une clôture électrifiée, en état de marche (je l’appris à mes dépends…). Donc elle n’est pas à l’abandon. Mais elle est vide, comme le semblent les deux autres, plus loin. Respectant la coutume du Grand Nord, une pièce n’est pas fermée à clé, offrant le refuge si nécessaire. C’est la pièce principale, munie d’un poêle à bois, et cette cabane se trouve être un chalet de pêche réservé au tourisme. Je pus sécher mes vêtements et dormir au sec.
Au réveil, je sors et constate que la météo s’est améliorée. Moins de vent, même si quelques averses tomberont dans la journée. Mais je décide de prendre une journée de repos, hier a été dur, et le site est l’endroit idéal pour observer et photographier les ours, en totale sécurité. Une mère et ses deux oursons captiveront mon attention, mais ma victime favorite sera un jeune « blondinet » aux poils particulièrement longs, que je réussirai à photographier à moins de 3 mètres… Cette partie Sud de l’île, de part son relief, sa végétation et son climat, ressemble à l’image que je me donne des îles Aléoutiennes. Cet archipel, situé pas très loin d’ici et faisant partie de la ceinture de feu du Pacifique, est communément appelé « le berceau des vents ».
Le jour suivant, toujours le même temps gris, un peu plus de vent et des promesses d’averses. Je veux alors rester une journée de plus, même si je me sens mal à l’aise de squatter ce chalet car je ne suis pas en détresse, et les conditions sont suffisamment navigables pour un kayak. A midi, coup de théâtre ! Un hydravion survole de près le chalet puis vient se poser sur la rivière. Les ours s’enfuient. Je suis sûr que se sont les propriétaires. Je vois alors deux personnes sortant de la cabane la plus éloignée, sauter sur leur quad et se diriger vers l’avion. Et je croyais être le seul humain dans le secteur ! Je commence à comprendre maintenant : ces gens m’ont aperçu rôder autour du chalet et en ont informé le propriétaire, qui vient maintenant pour me foutre dehors. Je me prépare à la rencontre, qui risque d’être animée… Je regrette de ne pas être parti ce matin. Je vais maintenant payer pour mon excès de paresse. Après avoir récupéré un colis, les voisins et leur engin retournent chez eux. Le pilote remonte dans l’appareil, met les gaz et prend son envol. Quelle blague ! Je retiens néanmoins la leçon. Je plis donc bagage, récupère le kayak et traverse à nouveau la plage, cette fois déserté par les ours. Les conditions en mer ne sont pas faciles mais je prends du plaisir. J’entre dans une petite baie entourée de hautes falaises rocheuses, n’offrant aucun abri contre le vent à cause de son orientation. Un bateau de pêche y a pourtant mouillé l’ancre. Je vais à sa rencontre. Il attend que les conditions en mer s’améliorent. Il me renseigne sur les prévisions météo des prochains jours : baisse du vent et éclaircies dès demain, ça fait plaisir.
Je le salue et continue ma route, toujours à longer des falaises. En condition plus dangereuse, cet endroit serait meurtrier ! Deux brisants se dressent sur ma route. J’évite toujours de passer entre les rochers, préférant les contourner par le large, les vagues y sont plus prévisibles. Mais je me sens maintenant si à l’aise que je vise entre les deux. Les remous me bousculent, je pagaye fort, concentré sur le mouvement des courants, quand soudain, un grognement caverneux me surprend. Je tourne la tête dans sa direction et aperçois un énorme mal lion de mer, juché sur le brisant et entouré de son harem. Il est très près de moi et semble être fâché de mon intrusion. Je n’ai malheureusement pas le temps de m’attarder pour prendre la photo, et espère qu’il ne viendra pas jouer les trouble-fête dans ce duel entre la mer et moi. En fin de journée, le soleil fait son apparition et commence à me sécher. J’atteins la baie Halibut, où une demi-douzaine de bateaux est en train de pêcher. « Ou étais tu avant-hier ? Personne ne t’a vu ! ». Je me rappelle alors que Woody avait demandé aux pêcheurs de garder un œil sur moi. Un marin me tend un saumon pour le dîner. Je monte la tente à l’abri d’une lagune, en face du site d’une ancienne cannerie. Il n’en reste que quelques débris métalliques. La météo tient ses promesses.
Le lendemain est une belle journée. J’entre dans le détroit de Shelikof, bras de mer entre l’archipel de Kodiak et la péninsule d’Alaska. D’ailleurs, tout le long de ce détroit, je pourrai apercevoir les volcans enneigés de la côte de Katmaï. En fin de journée, j’essaye d’attraper un poisson avec la petite canne à pêche qu’on m’a donné à Akhiok. A peine l’hameçon est-il à l’eau que la canne plonge ! Je la récupère à temps et commence à mouliner. Je suis sûr que j’ai accroché des algues mais c’est un étrange poisson qui pend au bout du fil : une trentaine de centimètres de long, noir, d’énormes yeux globuleux et des aiguilles aux bout des nageoires. Et le goût ne vaut pas celui du saumon…
Le village de Karluk, à l’embouchure de la rivière du même nom, mondialement connu pour être l’une des meilleures, sinon la meilleur, rivières à saumon du monde, fut une déception. Sur la rive droite, un chalet pour touristes et quelques maisons bien entretenu, mais sur la rive gauche, le site historique du village, les bâtisses sont à l’abandon. Juchée sur une colline à l’écart, l’église, orthodoxe bien sûr, attire mon attention (plus à cause de mon côté archéologue que religieux…). J’accoste donc sur la rive gauche. Des hommes sont à couper du bois flottés. L’un deux s’approche.
« D’où tu viens ? »
« De Kodiak, je fais le tour de l’île »
« Et tu es seul ? »
« Oui »
« C’est dangereux, tu devrais avoir un partenaire »
« Je n’ai trouvé personne pour m’accompagner ! Et puis, j’aime bien être seul »
« Tu ne peux pas rester camper ici, je suis désolé, mais tu ne peux pas »
Je suis stupéfait ! Quel accueil ! Au moins m’autorise-t-il à aller photographier l’église. En route, je croise deux jeunes adolescents, qui m’informent qu’il y a seulement une vingtaine de résident au village, et bien sûr, pas de magasin d’alimentation. Et pour prendre une douche, je peux toujours rêver… L’église semble elle aussi à l’abandon. La cloche est rendue devant l’entrée principale, fermée par des cordes. J’ouvre et entre. L’intérieur est resté en bon état. Un cadre mentionne que cette église a été bâtie par les Russes en 1888. C’est la plus vieille église d’Alaska. A l’extérieur, une récente sépulture est entourée de plusieurs rangs de fils électrifiés, pour la protéger des ours. Je redescends au kayak et reprends donc la mer. Je ne trouve pas de plage de sable ou de gravier pour le bivouac, juste un amoncellement de gros galets et à l’arrière, de hautes herbes denses et humides sur un sol spongieux. Après réflexion, j’ai la solution : je pose des planches de bois trouvées parmi les débris charriés par la mer, j’y étale un épais matelas de fougères arrachées à la végétation puis y installe la tente par-dessus. Je maintiens les cordes tendues par de grosses pierres. Nuit très confortable !
Le lendemain, j’accoste en milieu de journée sur une petite île investie par une quinzaine de pêcheurs. La marée basse fait découvrir une crête rocheuse entre cet îlot et la côte, me barrant ainsi le passage. Aussitôt sur la plage, un homme bedonnant d’un certain age me souhaite la bienvenue sur son île et appelle quelques gars pour m’aider à porter le kayak plus haut sur la rive.
« Solide pieds ! » s’exclame l’un deux quand il me vois marcher pieds nus sur les rochers et les coquillages, portant le kayak.
Juste une habitude. Quel que soit le temps, je ne porte jamais de chaussure lorsque je suis sur l’eau (canoë ou kayak). La tenue short/pieds nus est la plus adapté ! Les premiers jours, ça fait un peu mal, mais très vite, la plante des pieds se durcit et devient moins sensible.
Là encore, je suis invité à partager le repas avec les « apprentis pêcheurs ». Aucun de ces gars ne vit en Alaska. La plupart viennent des « 48 du Sud », certain même d’Europe. Ils travaillent sur le camp de pêche durant 3 à 5 mois d’été, la période des saumons. Le boulot est original, la paie généreuse, même si elle dépend surtout de la quantité de poissons pêché. Cette année ne sera pas très bonne. Le patron lui, vit ici à l’année. Sa famille s’est installée dans les parages depuis longtemps, son frère possède d’ailleurs la prochaine île, à 300 mètres. La marée montante m’ouvre un chenal, je repars, sous la pluie et le brouillard… J’entre dans la baie Larsen. Les bâtiments rouges d’une importante cannerie éclipsent le petit village de Larsen Bay. Le tourisme, lié à la pêche, mais aussi la chasse, est bien développé ici. Les nombreuses résidences et chalets touristiques forment une population mixte entre Natifs et Blancs. Je cherche le port, pour y accoster, et passe devant une petite embarcation où trois personnes s’essayent à la pêche. Je leur demande si ils connaissent un endroit pour prendre une douche. « A la cannerie ! C’est réservé aux marins pêcheurs, mais il n’y aura pas de problème ! ». Bien. J’attache le kayak sur un ponton, fourre des affaires dans mon sac à dos, et toujours sous la pluie, me dirige vers l’usine. J’entre au bureau, me présente et leur demande l’autorisation d’utiliser les douches communes. « Désolé, me répond une vieille femme aigrie, vous n’êtes pas pêcheur, c’est réservé seulement aux pêcheurs ! ». Je tourne les talons, surpris et fâché de ce stupide refus. A la sortie du bureau, je me dirige pourtant vers les douches…
Evidement, personne de prête attention à moi, il y a des centaines de travailleurs ici, plus les pêcheurs en escale et les habitants du village qui viennent faire leur course dans l’unique épicerie du coin, situé dans l’usine même. Je pris donc ma douche et en profitai pour me raser. Puis je partis faire une petite promenade « en ville », prendre des photos. Je croise un coureur en tenue d’athlète, étrange contraste. A force de déambuler dans les petites ruelles de terre du bourg, je n’arrive plus à retrouver le chemin du port. Ridicule quand on voit la taille du village : 250 habitants (plus autant de travailleurs à l’usine) ! Je recroise le coureur et lui demande la route. Il me renseigne puis me demande qui je suis. Il m’invite alors à venir passer la nuit chez lui. Avec sa femme Barbara, il tient un chalet de tourisme, Uyak Bay Lodge, magnifiquement construit en rondins de bois. Sa femme est une excellente cuisinière, je me régale ! Le propriétaire du Chalet et ses deux fils arrivent le lendemain. Leur accueil est sympathique. Ils partent pour la journée chasser le chevreuil. Je retourne au kayak et pagaye jusque sur la petite plage à l’avant du chalet. Au retour de la chasse, ils découpent leurs trois bêtes sur cette plage, à quelques mètres du kayak. Un geste lourd de conséquence… Je prévoyais de prendre un jour de repos à Larsen Bay. Joël m’offre alors de rester une nuit de plus, et tout ça gratuitement ! Il est impressionné par mon périple, surtout quand il apprend que c’est ma première expérience en kayak de mer.
« Et pour l’eau, comment fais-tu ? » me demande son fils,
« Je prends de l’eau dans les ruisseaux, j’emmène une journée d’autonomie avec moi. Mais je cherche toujours un bivouac près d’un cours d’eau »
« Fais attention, j’ai un copain qui a bu de l’eau d’un ruisseau une fois, et il a été très malade ! »
« Je le fais depuis plus de 20 jours maintenant, et j’ai jamais rien eu. Je pense que c’est une question d’habitude. Je fais toujours comme ça quand je voyage, même en France, quand j’allais randonner en montagne. »
Le lendemain, deux mauvaises nouvelles : une tempête fait rage, empêchant la navigation de la plupart des bateaux, et moi avec bien sûr, mais elle était prévue, donc pas de grosse surprise, contrairement à l’autre : un ours, attiré par l’odeur du sang sur la plage, et frustré de ne pas avoir trouvé la viande tant espéré, est venu mettre son nez dans le kayak, déchirant le couvercle de hiloire où se trouvait ma nourriture et dévorant celle-ci !
Elle n’a pourtant rien de très appétissant : pâte, riz, flocon d’avoine, thé… Je peux néanmoins réparer le couvercle avec une bonne colle. Les dommages sont donc sans gravité. Avec Joël, nous plaçons le kayak sur la pelouse, juste devant le chalet, par mesure de précaution. Ne pouvant pas partir, je suis alors invité à rester une nuit supplémentaire. Au matin suivant, je regarde par la fenêtre pour savoir voir les conditions météo. Navigable. Mais lorsque je jette un coup d’œil sur le kayak, il est retourné, la colère me monte. L’ours est revenu ! Je descends en vitesse et vais constater les dégâts. N’aillant pas trouvé de nourriture, l’ours a déchiré les deux autres couvercles d’hiloires, la tente, le siège, mis en pièce le matelas mousse, éventré le répulsif anti-ours et la pompe à eau du kayak, écrasé ma casserole, troué la séparation entre deux compartiments, éparpillé mes affaires au alentour et laissa les marques de ses crocs à deux endroits du kayak. Avec grand soulagement, je retrouve la totalité de mes pellicules photos. Je fais l’inventaire des affaires que je peux réparer et celles que je dois racheter. Joël téléphone au vendeur de mon kayak à Kodiak et passe une commande pour trois couvercles et un matelas mousse. La commande arrivera le jour même, avec l’avion postal. Je recouds et recolle la tente, remet en forme la casserole et replace le siège. Je me passerai de la pompe et du répulsif.
Après avoir fais à nouveau le plein de vivre, avec quelques biscuits fait par Barbara et du poisson fumé offert par Joël, je reprends la mer en milieu de journée. Le temps est radieux, je m’enfonce dans la baie Uyak. Le jour tombe rapidement. Je m’arrête devant une cabane de pêcheur, et demande à une femme si je peux camper sur la plage. Elle accepte et m’invite à venir dîner avec eux dans deux heures, lorsque son mari sera de retour de la pêche. Je pars monter la tente. Un bateau arrive et je reconnais un homme aperçu à Larsen Bay. Il m’invite à venir dîner chez lui, et pointe la cabane. « Votre femme m’a déjà invité ! » lui lançais-je ! Pendant le repas, je fis plus ample connaissance avec eux, ainsi que leur fille et leur employé. Le mari (dont j’ai oublié son nom) m’informe que la marée sera très haute cette nuit, et que je dois bouger la tente. Ils me proposent de passer la nuit dans une chambre aménagée au dessus de la remise. Je passe donc une nuit dans un vrai lit. Je les quitte au lendemain, non sans avoir également partagé leurs déjeuner : de délicieux pancakes ! La journée est très ensoleillée, lunette indispensable. Je fais le tour de l’île Amook, puis remonte vers la sortie de la baie. Je souhaitais aller jeter un œil sur une ancienne mine d’or située sur cette rive mais le site est maintenant devenu un chalet touristique, encore un. Dans l’après midi, le vent se lève et forment des vagues qui viennent m’arroser de leur eau glacée. Je suis torse-nu mais n’ai pourtant pas froid, tant que je continue à pagayer…
J’arrive dans un petit port naturel formé par un groupe d’îlots et vais voir trois pêcheurs venant juste de débarquer. Le patron me propose de poser ma tente ici, sur son terrain, ce que je fais. L’emplacement est confortable. J’allume un feu sur la plage et fais cuire mon dîner. L’un des employés viens alors se joindre à moi et, assis autour des flammes, nous passons la soirée à raconter nos vies. Le jour suivant, encore un beau soleil, et toujours du vent. Je suis réveillé de façon original : un renard, apprivoisé par la femme du patron, s’amuse à bondir sur la toile, puis écoute avec curiosité celui qui râle à l’intérieur… Mais le pire, c’est qu’il a uriné sur la sacoche de mes appareils photo, restée dehors, et il me faudra plus de deux semaines pour enlever l’odeur, en pratiquant des bains d’eau de mer ou en plongeant la sacoche dans un ruisseau.
La côte est bordée de falaises rocheuses et offre peu d’abris. Je trouve néanmoins un site où m’arrêter en début d’après midi. Une langue de terre basse prolonge le cap Ugat et me met momentanément à l’abri du vent d’Ouest. J’accoste sur une plage de galets, grignote mon « déjeuner », pain et fromage, barres céréales, et vais fouiner dans une vieille cabane en ruine, surplombant la plage. Cet endroit me fait penser aux îles situées très au Sud, pas loin de l’Antarctique. Je n’y suis jamais aller mais les photos que j’ai pu voir des Falkans, des Kerguelen ou du Cap Horn avaient des ressemblances : côtes rocheuses et noires, basses terres à la végétation rase, continuellement balayé par le vent, mer formée. Je termine ma journée sur une grande plage de sable, au creux d’une baie. J’essaye d’attraper un poisson mais ma canne à pêche n’a pas supportée l’eau salée et le moulinet est complètement grippé, j’en brise la manivelle. Je pagayais pour retourner au campement quand j'aperçus deux petits dos argentés surmontés d’un aileron apparaître et disparaître si rapidement qu’il m’était impossible de les prendre en photos. On dirait des dauphins, mais en miniature. Des marsouins, m’apprendra-t-on plus tard. Au loin, un nuage de vapeur sortit de la mer m’indique la présence de baleine.
Au matin, je constate que le vent s’est un peu calmé. Mes bras apprécieront ! Mais la brume me fait faire une erreur d’orientation et je me retrouve à contourner l’île Uganik par le Nord, alors que le Sud semblaient plus intéressant car plus abrité et, m’a-t-on dit, très fréquenté par les baleines. Les cabanes de pêche sont omniprésentes tout le long du rivage. Chaque baie, chaque plage, possède la sienne. Le lendemain soir, je débarque sur le site d’une ancienne cannerie que je croyais à l’abandon. Mais après avoir visité les lieux, je m’aperçois que quelqu’un vit ici, mais il n’est visiblement pas là en ce moment. Des écriteaux indiquent que c’est une propriété privée et qu’il est interdit d’y accoster. J’envisage cependant d’y monter ma tente. Mais après avoir dîner, je change d’avis et pars camper sur la rive d’en face. Je n’ai pas envie de me faire réveiller en plein milieu de la nuit par le propriétaire qui, de retour, vient me demander ce que je fais ici. Il est tard, et le soleil couchant donne un spectacle magnifique sur les bâtiments et la colline à l’arrière. Je me réveille sous un ciel couvert. Je franchis le Passage de Baleines, petite passe aux courants puissants, dont la famille West m’avait mit en garde. Des bateaux y auraient sombrés. Je passe sans encombre, longeant bien le bord de la côte, même si marée provoque un fort courant que je dois remonter. J’aperçois alors le village de Port Lions, mon prochain arrêt, mais la pluie arrive par derrière, et je fais la course pour arriver avant qu’elle ne me tombe dessus. Et je gagne.
Port-Lions est un village récent, construit juste après le dernier raz-de-marée (1964), pour reloger les habitants d’un village situé sur l’île voisine d’Afognak. J’accoste à l’avant d’un (autre) chalet de touriste, hisse le kayak bien haut et, sac au dos, je pars faire la découverte du hameau. Son église orthodoxe, bien moins typé que les autres, n’a pas droit à sa photo. Mais je ne trouve pas de magasin d’alimentation. Je questionne alors un passant et il m’informe qu’il n’y a plus d’épicerie ici depuis plusieurs années. Les habitants vont directement faire leurs courses à Kodiak, via l’avion ou le bateau. Le chalet pourrait peut-être me dépanner. Je vais alors frapper à la porte et une jeune femme m’ouvre. Les clients sont justes partis et leurs provisions sont maigres, eux aussi doivent aller faire des courses. Elle m’invite à venir manger un sandwich et téléphone pour savoir le prix et les horaires de l’avion pour Kodiak. Cinquante dollars aller-retour, départ dans moins de 2 heures. Je prends, et téléphone à mes amis New-Yorkais, de retour, pour leur prévenir de mon arrivée. J’entrepose le kayak dans la cour et elle me conduit avec son quad jusqu’à l’aérodrome. Le petit avion postal à 6 places se pose, le pilote décharge ses colis et je prends place à ses côtés. Expérience originale que de voler dans ce petit coucou, à la place du co-pilote ! La vue est splendide. A l’arrivée, une voiture m’attend. Je retrouve avec plaisir Elisabeth, Jandiz et Bill. Ils veulent tout savoir !
Je resterai deux jours avec eux, puis je retournai à Port-Lions, avec plus de deux semaines de vivres dans le sac à dos. Je vais maintenant me lancer à faire le tour des autres îles principales de l’archipel : Afognak et Shuyak. Il n’y a aucun village, juste un camp de bûcherons sur la première et une ancienne cannerie que je suppose habitée sur la seconde.
Malgré l’heure tardive, je remercie les propriétaires de Port Lions Lodge et met le kayak à l’eau. Je pagaye un couple d’heure au couché du soleil, et sous la pluie. Une plage sur l’île Wale me procure un bon endroit où camper. La pluie cesse. J’allume un grand feu et essaye de sécher un peu mes affaires. Au lendemain, ciel gris mais sans pluie. Je passe devant l’ancien village d’Afognak, pensant trouver quelques habitations de l’époque. Je n’en vois qu’une, prête à s’effondrer. Il y en a d’autres, mais plus récentes ou très bien entretenue, des résidences secondaires visiblement. Dans la journée, le soleil fait son apparition et finit de me sécher. Peu après avoir dépassé le camp de bûcherons, je découvre une arche naturelle le long d’une falaise et suis tenter de la traverser. Je m’engage avec prudence.
Elle est assez profonde et les courants me remuent. Des mergules ont trouvés à nicher sur une petite corniche en hauteur. J’essaye de scruter les conditions à la sortie, ça me parait très agité, dû à la présence de rochers en surface. Je décide de faire marche arrière et ressors du gouffre. Je le contourne par l’extérieur et constate la difficulté à sa sortie : de nombreux récifs, petits et gros, barrent le passage, et le courant sortant vient s’y briser. Sage décision. La tombée du jour, je ne trouve pas de petite plage bien abritée, et me rabat sur une longue plage de galets plutôt abrupte, mais heureusement, la mer est calme et l’accostage est facile. Pour atténuer le relief des galets sous la tente, je trouve une bouée de plastique moue et épais que je découpe en tapis et le glisse en dessous. Un excellent matelas ! L’île d’Afognak est très différente des autres îles, elle est entièrement recouverte de gros épicéas, les plus gros arbres de l’archipel. Et abrite la seule population de cerfs (introduite) du groupe d’îles. Je n’en verrai malheureusement pas un seul. En revanche, les renards et les chevreuils viennent toujours me rendre visite durant la nuit. Au matin, le vent souffle de l’Est et des rouleaux viennent s’écraser sur la plage. La mise à l’eau s’avère difficile… J’aurais dû m’en douter, une plage si abrupte. J’observe les séries des vagues et essaye de m’élancer lorsque elles sont plus petites. Le temps de m’installer dans le cockpit et de saisir la pagaie, et un rouleau arrive. Il me submerge, rempli le kayak et me repousse sur la plage. C’est la première fois que je dessale, après 33 jours en mer. Et moi qui considérais le tour d’Afognak et Shuyak comme une promenade de santé ! La deuxième tentative est meilleur : je me ré élance en essayant d’être plus rapide, un rouleau arrive à nouveau mais cette fois je suis décidé à le combattre. Il déferle sur le pont, rempli à nouveau le cockpit mais je continue à pagayer avec force et arrive à franchir la ligne de rupture des vagues. Il ne me reste plus qu’à poser la pagaie pour écoper…
Je passe sur la côte Nord de l’île, découpée par de profondes baies, et peux alors apercevoir l’île de Shuyak. Dans l’archipel, cette petite île est la destination favorite des kayakistes. Elle est, paraît-il, splendide. Je suis curieux de voir ça, car pour le moment, mon endroit préféré reste la baie Alitak. J’atteins la fameuse île le lendemain, sous un beau soleil. Le vent souffle un peu mais d’étroits chenaux sur sa rive Est me protègent momentanément. En milieu d’après midi, je franchis déjà la pointe Nord. Les côtes rocheuses m’exposent aux vagues, rendant cet endroit encore plus sauvage. Car oui, c’est vraiment sauvage ici, pas de trace humaine, des arbres plus petits que sur Afognak et des espaces de toundra me montrent que le vent est régulier, le Grand Nord à nouveau. Et j’ai retrouvé mes pages de sables (jaunes), inexistantes sur Afognak. Shuyak n’a pas beaucoup de relief, seul quelques collines dominent la crête des arbres. Malheureusement, une antenne défigure la plus haute. De là aussi, je peux voir quelques volcans de la côte de Katmaï, le mont Douglas et le mont Four Picked plus précisément, aux glaciers très crevassés. J’aperçois aussi le dernier groupe d’île faisant partie de l’archipel de Kodiak, les îles Barrens, totalement désertes. Elles sont situées à une quarantaine de kilomètres, et je ne savais pas si j’allai y faire un tour ou pas. C’est une longue traversée, et le vent souffle. Je renonce. La rencontre avec un groupe de lions de mer provoque leurs mécontentements. Ils tentent de m’effrayer à grand coup de queue et de grognements. Sur la côte Ouest, je retrouve de petits canaux, que la marée transforme en rivière. Un petit bateau de patrouille me dépasse, Shuyak étant un parc territorial. Je trouve une jolie petite plage de sable bien abritée pour monter la tente. Ce bivouac me fait vraiment plaisir : le temps est beau (surtout à l’abri du vent), le paysage est vraiment sympa et le sentiment de solitude est enfin là. J’aime la compagnie, mais j’apprécie d’être seul dans la nature pendant quelque temps.
Le lendemain, le soleil est toujours aussi présent, mais le vent a forcit. Je prends cependant la mer. Dès la sortie de la baie qui m’abritait, le vent me freine et les vagues m’éclaboussent. Je continue, sachant déjà que si les conditions ne s’améliorent pas, la journée sera courte. Je stoppe en début d’après midi, fatigué et trempé. Un chevreuil me regarde prendre possession de sa plage sans être effarouché le moins du monde. Il ne prend même pas la peine de se lever. Je monte la tente, étends mes affaires mouillées et les échanges par des sèches. J’en profite alors pour aller explorer les terres. Je sors rapidement des bois et arrive en toundra. Je me dirige vers le prochain cap à franchir, histoire de voir ce qui m’attends, car je n’ai pas pris de carte topo pour Afognak et Shuyak. La progression est agréable, je monte et descends les collines et surprends plusieurs groupes d’oies qui ont commencées leur migration vers le Sud. Au cap, je constate que la côte ne me procurera pas de protection contre ce vent d’Ouest Sud-Ouest. Sur le chemin du retour, j’essaye de m’approcher le plus près possible des oies en m’aidant du relief pour me camoufler. Après plusieurs tentatives échouées (elles postent des sentinelles sur les points hauts), j’arrive à surprendre un groupe à moins de 5 mètres. Si j’avais un arc, je sais ce que j’aurais mangé ce soir là…
Au réveil, je n’ai pas besoin de sortir de la tente pour savoir que le vent ne s’est pas calmé. J’ai juste à écouter le bruit du fracas des vagues sur les rochers. Je décide de reporter le départ, dans le mince espoir que le vent faiblisse un peu, et fais la grasse matinée. Peu avant midi, je constate que rien n’a changé. Après avoir engloutis mon petit-déjeuner favori (flocon d’avoine cuit et mélangé à du sucre, du chocolat en poudre ou en morceaux, et des fruits secs), je mets donc le kayak à l’eau et me lance au combat. Les nuages sont revenus et le soleil n’apparaît plus que par éclaircie, trop peu pour me réchauffer. Mon objectif de la journée est limité, je veux atteindre le site de Port William, sur la rive Sud de Shuyak. Seulement quelques heures de pagaie, mais des heures éprouvantes. De grosses vagues menacent à tout moment de venir s’abattre sur moi, et des algues semblables à des câbles relèvent sans cesse le gouvernail, ennuyant dans ce genre de slalom ! J’arrive dans le détroit de Shuyak, entre la rive Sud de celle-ci et la rive Nord d’Afognak. Les vagues diminuent, je me relâche. Que vais-je trouver à Port William ? Je n’en n’ai pas la moindre idée. Je suppose que c’est une ancienne cannerie, et que c’est ici que les kayakistes arrivent et repartent par avion, de Kodiak. Je débouche dans la baie qui abrite les bâtiments et suis surpris d’entendre le bruit d’un moteur. Quelqu’un habite donc ici. J’accoste sur la plage et suis accueillis par deux dogues, d’abord menaçant, mais devant mon attitude décontracté et sans intérêt, ils restent un moment indécis puis finissent par venir renifler l’étrange poisson et acceptent les caresses. Je remonte le kayak le plus haut possible, étends les vêtements trempés et me change. Le jeune mâle, resté près de moi, me vole maladroitement un sachet de biscuits. Puis me le rend volontiers.
Il deviendra un très bon compagnon. Je suis le sentier et arrive devant une porte. Je frappe et un grand bonhomme vient m’ouvrir, et avant même de savoir qui je suis, m’invite à venir m’asseoir prendre un café. Bruce vit ici durant l’été. Il a acheté l’endroit il y a des années, et l’a transformé en chalet touristique pour la pêche. A cause du manque d’entretien, les bâtiments s’effondrent un à un, et des fuites d’eau apparaissent à chaque pluie. Les clients sont donc limités, souvent des habitués de longue date. Après Bruce, le site sera rasé par le Parc Territorial. Sur une carte de l’île affichée au mur, je peux remarquer qu’il existe un chenal accessible aux très petites embarcations le long de la côte Ouest, voilà un renseignement qui m’aurait été utile ! Et dans cette zone, trois cabanes appartenant au Parc et à disposition du public m’auraient procuré des campements de luxe !
Bruce m’informe que le vent n’est pas près de faiblir. La météo annonce l’arrivée d’une tempête pour le lendemain. Il me propose généreusement de rester ici quelques jours, le temps que la météo s’améliore. Je passe alors deux jours à manger (Bruce est un très bon cuisiner) et regarder des films. Le temps est misérable, pluies et grands vents. Au troisième jour, la pluie n’est plus qu’intermittente, et même si le vent souffle encore à 25 nœuds, je n’en peux plus et reprends la mer. Bruce est inquiet et me donne un petit flash qui fonctionne entre deux doigts, pourvue que ceux-ci soient mouillés (ce qui ne devrait pas être un problème). Pour prévenir un bateau la nuit en cas de besoin, me dit-il. A la sortie du détroit de Shuyak, je suis surpris par le mauvais état de la mer. Les vagues sont énormes vu du kayak, et forment des creux impressionnants. Mais le vent souffle maintenant du Nord-Est, donc il me pousse. Les vagues m’arrivent par derrières, ce qui est mieux que sur le côté, mais je ne peux pas les voir arriver. Je fille à bonne vitesse, poussé par les éléments, mais je pagaye sans relâche, en ayant le sentiment de ne pas être au bon endroit au bon moment… De grosses vagues, que je surnommerais des monstres marins, s’écrasent sur mon dos, me surprenant et me déséquilibrant, sans compter la douche glacée ! Heureusement, le kayak est d’une stabilité exemplaire, et jamais je ne me retournerai. Et dire que selon le constructeur, il est recommandé pour des sorties de seulement un à trois jours ! Je ne m’arrêterai pas une seule fois durant la journée, l’accostage serait difficile et la mise à l’eau encore plus. Et je me refroidirais.
A la tombée du jour, je suis très agréablement surpris de voir le détroit de Raspberry si proche. Il signifie un endroit protégé, et c’est totalement épuisé que j’y pénètre. A la première petite plage que je vois, je me dirige droit dessus, impatient d’aller m’allonger au sec sous ma tente. L’activité d’un groupe de mouettes juste à l’arrière de la plage attire mon attention, et ce que je craignis arriva : un ours était là, à tenter d’attraper des poissons dans un petit cours d’eau. Je dois me chercher un autre endroit. Je pagaye mollement, et arrive enfin à une minuscule plage de graviers, déserte. Pas même un morceau de bois, qu’importe puise il pleut. Je débarque, monte la tente, et me glisse dessous avec un peu de nourritures à manger froid. Je laisse mes vêtements trempés à l’extérieur et tombe de sommeil, bien au chaud dans le sac de couchage. Au réveil, je fais le point : je suis donc maintenant sur la rive Sud d’Afognak, ayant pagayé toute sa rive Ouest en une seule (et difficile) journée, soit près de 50 Km ! Mon record. Je ne suis plus qu’à deux jours de Kodiak, et pour la fin, j’espérais que le soleil revienne.
Et il revint. La journée d’hier a laissée des traces, je pagaye doucement aujourd’hui. Je descends le détroit de Raspberry et arrive en face de l’île Wale. Je dois à nouveau passer ce détroit mais les deux dernières fois ont été si facile que je ne m’en soucis guère. Mais comme on dit, jamais deux sont trois. J’ai découvert ou était l’endroit dangereux dans ce passage : entre l’île Raspberry et celle de Wale. Je m’y suis engagé confiant, même si je voyais d’étranges vagues, étrange car il n’y avait pas de vent, et ces vagues semblaient faire du sur-place. Ce fus une autre bataille, je devais tirer dur sur les pagaies, les vagues me bousculaient, m’éclaboussaient, percutaient le kayak sur le côté et me déstabilisaient. Et pour corser le tout, la marée provoquait un courant contraire. Je me croyais épuisé, je découvris que j’avais encore des ressources. J’accostai sur une plage de la rive de Kodiak. Après une heure de pose, occupée à manger quelques snacks et à me dorer au soleil, je repartis, traversai la grande baie Kizhuyak, et stoppai devant l’île Spruce. Mon dernier bivouac. Le soleil me réchauffe, un grand feu sèche mes affaires trempées de la veille, la mer est calme. Je remercie les éléments de m’offrir une fin si sympathique. Et même les animaux me font un cadeau en m’envoyant un de leur émissaire : un très jeune faon. Je fus surpris de le voir débouler sur la plage, seul, et n’ayant aucune crainte de la tente, du feu, ou de moi. Juste de la curiosité. Je ne rate pas l’occasion de le prends en photo, puis m’approche un peu plus et lui tends des morceaux de biscuits. Il les renifle mais n’y touche pas, préférant les jeunes pousses des herbes. Il resta un long moment près du campement, et je me régalais à l’observer et à lui parler. Le soleil teinta le ciel de rouge, puis finit par disparaître derrière les montagnes, et moi sous ma tente.
Dernier jour. Le temps reste correct, même si le vent souffle un peu et les nuages cachent parfois le soleil. Je franchis Miller Point, où se trouve le terrain de camping où je résidais. Maintenant je le vois de la mer. Des touristes sont là, et m’observent slalomer entre les rochers prolongeant la pointe du cap. Puis j’aperçois les premières maisons de Kodiak, et après 40 jours et près de 1000 Km, je suis de retour sur la plage de la Mission, non pas en aillant réalisé le simple tour de l’île de Kodiak, mais de l’archipel ! Et ça, sans la moindre expérience en kayak de mer. Des gens rencontrés pendant cette aventure, ainsi que la famille West qui avait gardé quelques unes de mes affaires, me proposèrent de m’héberger. Tim, le vendeur du Kayak, accepta de laisser le kayak dans son magasin et de m’aider à le vendre. Je rencontrai un garde côtier qui eu vent de mon histoire. Il me félicita vivement, me racontant que quelques kayakistes avaient déjà eu l’idée de faire ça mais ils avaient tous appelés les secours avant la fin, effrayés ou découragés par les ours et les conditions en mer. Chose qu’il m’était impossible à faire, lui répondis-je, puisque je n’avais aucun moyen de les contacter !
Avant de quitter l’île, je rencontrai une équipe de tournage, française, réalisant un documentaire pour la chaîne ARTE. Ils ont été conquis par mon aventure et pendant une journée, je suis remonté dans mon kayak pour être filmé, puis interviewer. C’est incroyable, déjà pendant ma dernière aventure, l’été dernier (en canoë à travers une partie du Canada), j’avais fais la rencontre d’une équipe, allemande cette fois, qui réalisait aussi un reportage pour ARTE.
Et j'eus même droit à un article dans le journal local, en première page !
Puis un jour, ou plutôt une nuit, j’ai repris le bateau pour regagner le continent. La mer était démontée, et pour la première fois, j'eus le mal de mer. Un comble après y avoir passé tant de jours ! Je repris l’auto-stop. Un homme originaire de Kodiak me ramasse. Il se rend pour une réunion d’affaire à Anchorage. Il a du respect pour ce que je viens de faire et me propose de rester avec lui à l’hôtel. Tout les frais lui sont payés, et je ressens qu’il a besoin de compagnie, de quelqu’un avec qui parler. J’accepte son offre, et quelle surprise quand je découvre qu’il a une chambre réservée dans un hôtel Hilton ! Un sacré luxe, surtout après avoir dormis autant de jours sous la tente… Après une semaine dans cette trop grande ville pour moi, je reprends la route. Je passe à travers la chaîne de montagne de l’Alaska, sans pouvoir apercevoir le mont McKinley à cause des nuages, mais l’Automne donne de magnifiques couleurs aux arbres et la neige commence déjà à blanchir les sommets. Paysage splendide. Le soir même, je suis arrivé à Fairbanks, à l’intérieur des terres. C’est avec un grand plaisir que je retrouve l’air froid et sec, celui du Grand Nord, comparable à Yellowknife. J’en avais raz-le bol de la pluie ! Mes finances étant au plus bas (le kayak n’est toujours pas vendu), je cherche du boulot journalier et rencontre Ed, un pêcheur et conducteur de traîneau à chiens. Il vient d’acquérir un terrain et a besoin d’un coup de main pour son chenil. Il vit sous une grande tente en toile, type prospecteur, avec sa femme Betty, enceinte. Mais il espère avoir terminé la construction de sa maison avant le terme, dans un peu plus de un mois. Je plante donc ma tente chez lui et l’aide à éclaircir le terrain pour sa vingtaine de chiens, à couper du bois de chauffage, à entraîner la meute… Je restai un mois avec eux. Ed m’apprend beaucoup de chose sur les chiens de course (il a couru la Yukon Quest deux fois), mais aussi sur la pêche (il est saisonnier sur des bateaux de pêche en Alaska depuis plus de 20 ans) et la chasse.
Je m’inquiète à propos de mon permis de travail canadien. Mon patron attend encore les papiers de confirmation et à la fin de mon visa pour les USA, je ne peux toujours pas rentrer « chez moi ». Lorsque il me faxe enfin les documents, je fais mes adieux à Ed et repars sur les routes, en pleine tempête de neige. J’arrive au milieu de la nuit au poste frontière canadien, et suis refoulé… Sous prétextes que se ne sont pas les heures de services ! Je dois retourner en Alaska et revenir le lendemain matin après 8 h. Je repasse alors le poste frontière américain. Grosse erreur. Ils me demandent aussitôt mon passeport et s’aperçoivent que j’ai dépassé mon visa de 12 jours. J’en prends pour mon grade. Et quand ils voient que je n’en n’ai rien à faire, ils menacent de me renvoyer en France ! Un billet gratuit pour aller rendre visite à la famille serait tentant, mais ce n’est pas dans mes projets. Je joue alors le jeu et m’excuse. Ils me disent alors de passer la nuit dans une pièce chauffée, près des toilettes, et m’interdisent d’en bouger avant le lendemain matin. Des agents me surveilleront, me lance le plus haut gradé. Et pour en être sûr, il veut me garder mon passeport. Mais un agent plus sympathique me le rendra derrière son dos.
Après une nuit blanche, je quitte le poste au lever du jour. Je trouve rapidement une voiture pour m’amener à la frontière voisine. J’y restais plusieurs heures, le temps qu’ils épluchent les papiers et me délivrent le fameux permis de travail. Lorsqu’ils me demandent combien d’argent de possède, je leur montre : 300 $. Insuffisant, me répondent-ils, surtout si je me déplace en auto-stop, car je dois m’acquitter de 150 $ pour le permis. J’ai beau leur dire que je serai à Yellowknife dans trois jours, ils n’en croient rien. Ils téléphonent alors à mon employeur et lui demandent de me payer un billet d’avion entre Whitehorse et Yellowknife, départ dans 5 jours ! J’arrivais à Yellowknife 3 jours plus tard, en auto-stop (plus de 7200 Km au total !) bien sûr…
